Faut-il considérer l’incident de Gourcy comme un épiphénomène ? C’est en tout cas comme ça que l’équipe du président Kéré voudrait le faire passer. On ne connait pas, comme d’habitude le point de vue de la commission, puisque comme d’habitude, elle n’a pas de fonctionnement démocratique. Les vues du cabinet du président valent opinion de la commission. De Moussa à Barthelemy ça n’a pas changé

 

C’est quoi l’incident de Gourcy ? Dans le chef-lieu du Zondoma, au sein du CDP deux clans se disputent le leadership. Le premier est conduit par l’ancien ministre Lassana Sawadogo (proche de Salif Diallo) et le second par Tahéré Ouédraogo, député, époux de la belle mère nationale, donc proche de François Compaoré. Pour les élections couplées de décembre 2012 voilà la situation.

 

Pour les députations, la consultation à la base a donné la préférence à Lassané Sawadogo, classé premier titulaire. Le fils de Tahéré, un certain Mahanmadou Ouédraogo a été recalé. La décision finale de Ouagadougou, celle du secrétariat exécutif, a retoqué cette volonté de la base et lui a préféré Cathérine Ouédraogo opportunément flanquée d’un Mahanmadou Ouédraogo, premier suppléant.

 

Pour les communales, la vigilance du secrétariat exécutif a-t-elle été prise à défaut ? On ne sait pas trop, seulement que, Assimi Kouanda a entériné la liste de Lassané Sawadogo, par une note signée le 17 septembre. Avec cette validation du secrétaire exécutif, la liste complète est déposée le 22 septembre par le secrétaire général de la sous-section de Gourcy. Une deuxième liste, du même CDP est présentée le lendemain, 23 septembre, par Tahéré et son groupe. Au moment de déposer, ils sont informés qu’une liste du CDP pour Gourcy a déjà été réceptionnée. La CECI s’informe auprès de la CENI, à Ouagadougou, pour la conduite à tenir. Le président Kéré instruit la CECI de réceptionner la deuxième liste CDP, arguant « qu’il n’appartient pas à la CENI de trancher à ce niveau sur la régularité des listes concurrentes ». Renvoyant le traitement de la question à la commission ad hoc de validation qui se tiendra après. Jusque là on peut dire que la CENI est dans son rôle. Mais de la prudence, pour ne pas paraitre prendre partie, à la médiation dans la crise interne d’un parti, il y a un grand pas que le président Kéré n’aurait pas dû franchir.

 

C’est ce qu’il a fait, en expliquant qu’il agit dans le souci de la paix. Parce qu’il serait revenu à la CENI, par des informations parallèles, que des gens s’organisaient pour prendre en otage les élections à Gourcy. Une explication qui est donnée pour souligner la bonne foi de la démarche du président. Et c’est là où commencent les problèmes. Comme on dit, le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions. En l’occurrence cette démarche et les explications qui vont avec posent les problèmes ci-après :

L’initiative du président est solitaire, dans un domaine qui n’est pas de son ressort. Le président de la CENI, n’a pas mandat pour faire la police des partis. Si éventuellement, une situation interne à un parti devrait induire des troubles à l’ordre public, c’est au ministre de la Sécurité de s’en saisir. Si le président est informé, son devoir est de s’en référer à qui de droit. En l’espèce, le président Kéré a cru de son devoir de se rendre par deux fois à Gourcy, pour concilier les protagonistes. Qu’il soit parti une première fois dans l’urgence et qu’il n’a pas eu le temps d’en informer le collège des commissaires, peut se comprendre. Mais avant d’y aller la deuxième fois et d’entreprendre cette fois la médiation entre les camps rivaux, quitte même à pourchasser un des protagonistes, jusque dans son village maternel, il eut fallu quand même un minimum. Parce que là, le président sortait de son rôle. Comme lui et son directeur de cabinet, l’expliquent, il y est allé pour pousser les deux camps rivaux à s’entendre sur une liste consensuelle. Dès cet instant, Kéré est-il encore dans son rôle de président de la CENI ? Or c’est au nom de la CENI et avec les moyens de la CENI qu’il entreprend cette démarche de conciliation, sans en avoir requis de mandat. Le président de la CENI est d’abord un commissaire. En l’occurrence c’est l’Eglise catholique qu’il représente à la CENI. Ensuite président par la volonté de ses pairs. Le mandat du président de la CENI est parfaitement balisé.

 

Deuxième problème, l’objet de la médiation serait d’amener les protagonistes à s’entendre sur une liste consensuelle. La démarche du président a eu lieu le 30 septembre, soit une semaine après la date légale de dépôt des listes. Dans l’hypothèse d’un consensus peut-il, lui, président de la CENI, décider d’une ouverture exceptionnelle pour faire réceptionner une telle liste, même au nom de la paix sociale ?

 

Des discussions que nous avons eues avec le cabinet du président, cette éventualité d’une ouverture exceptionnelle pour réceptionner une liste consensuelle du CDP, ne poserait aucun problème. Au nom de la paix sociale, on devrait pouvoir s’arranger. Au cabinet du président, la conviction est que « la loi étant faite par les hommes…On peut, si les circonstances l’exigent, s’arranger avec ». Nous avons alors franchement posé la question : « êtes-vous en train de dire que si c’est nécessaire vous allez violer la loi ? », notre interlocuteur, quelque peu gêné, rétorque que formuler les choses ainsi « c’est un raccourci… ». Quelques jours après, le secrétaire général précisera la pensée du cabinet, après avoir indiqué ce qui s’était produit par le passé : « cela fait partie des marges de travail des structures d’organisation des élections pour adapter le cadre de la compétition. Il suffit que l’égalité et l’équité soient recherchées en toute circonstance ». Pour faire bien les choses, l’équité et l’égalité ont été respectées en octroyant les mêmes faveurs à PDS/METBA à l’arrondissement 11 de Ouagadougou. Ce parti d’opposition a pu aussi déposer deux listes concurrentes. Quand j’ai voulu aborder la question avec le cabinet du président Kéré, c’est la première information avec laquelle j’ai été accueilli : « vous êtes informés, qu’on a fait la même chose aussi pour PDS/METBA à l’arrondissement 11 de Ouagadougou ? » Pour avoir été « équitable » on pense au cabinet de Kéré que le problème est résolu. Le mal est réparé, la faute est absoute. Comme si le fait de partager équitablement le butin d’un vol « rendait licite le fruit du vol » ?

 

Qu’est-ce qui est inquiétant ?

 

Ce qui est inquiétant, ce n’est pas la faute forcément. Car comme on dit « l’erreur est humaine ». Ce qui est diabolique par contre, c’est persister dans l’erreur ou de vouloir la transformer en vérité. Une bonne communication ne pourrait rendre vrai, ce qui est intrinsèquement faux. C’est ça qui rend la situation de l’équipe Kéré effrayante. Se rendre compte de son erreur et s’amender grandit le fautif. Vouloir expliquer à son interlocuteur que c’est lui qui n’a rien compris ou qui n’est pas assez patriote pour se soucier « de la paix et la tranquillité sociale » conduit ce dérapage à des niveaux inquiétants. Car on pourrait être amené à croire que le président Kéré poursuivrait des desseins inconnus ou ignorés de ses mandants. Surtout lorsque, en l’occurrence on lui attribue des propos, véritablement partisans qu’il aurait tenus devant un des protagonistes. Faute d’en avoir discuté avec le président Kéré, qui n’a pas eu le temps de nous rencontrer, malgré notre insistance, nous nous gardons de relayer ces paroles qui nous paraissent très graves, si elles sont avérées.

 

Notre CENI est-elle maudite ?

 

Alors que ces problèmes se posent à la CENI, nous reviennent en tête, les travers qui furent ceux de l’équipe de Moussa Tapsoba. La commission électorale est équitablement constituée, sur le papier du moins. Elle a donc tous les attributs pour être une véritable machine d’élections claires et transparentes qui sont le gage d’un climat social apaisé, plus que tout autre chose. Et c’est là où le bât blesse. La composition paritaire de la CENI ne lui garanti pas un fonctionnement démocratique. Les présidents de l’institution deviennent rapidement des autocrates, avec leur petite cour, qui pensent et parlent au nom de toute la commission. Ce qui nous a frappé du reste, c’est cette propension des techniciens du cabinet à endosser des prérogatives qui ne sont pas les leurs. Nous avons entendu fréquemment des « nous avons décidé… » qui nous ont conduit à solliciter des éclaircissement pour comprendre si le « nous… » signifiait une décision du collège des commissaires ou si c’était un « nous » du cabinet. Dans le cas de Gourcy, l’affaire semble avoir été traitée, seulement au cabinet. A quoi alors servent les commissaires de l’opposition ? Surtout eux, parce que comme disent les mosse, « tout bon danseur de warba que tu es, tu ne peux aller aux funérailles que si l’on t’invite ». La société civile ne peut donc faire la bagarre des partis politiques qui ont intérêt à la transparence des élections. Des informations qui nous sont parvenues, certains commissaires, dans l’affaire de Gourcy, n’auraient pas hésité à dire leur vérité au président.

 

Mais si les présidents pensent qu’ils peuvent décider seuls, n’est-ce pas dans « les yeux des commissaires qu’ils l’ont vu » ? La tradition, à la CENI, serait qu’une fois le bureau constitué, chacun cherche à rentrer dans les bonnes grâces du président, pour qu’il pense à vous pour les missions « juteuses ». Dans cette course là, les représentants de l’opposition, sont très souvent, plus vils que ceux de la majorité. Il s’en suit que le président et son cabinet prennent vite de l’ascendant sur l’ensemble de la structure. Le président échappe aux commissaires. Dans le cas de Moussa Tapsoba, cela avait pris quelques années, peut-être même un premier mandat. Avec Kéré, la vitesse de croisière est déjà presque atteinte, en moins de deux ans.

Par Newton Ahmed BARRY