Le rapport d’enquête sur la gestion du service payé de la police nationale est tombé. Un véritable scandale en matière de gestion de fonds publics. Le tableau rappelle la traite négrière où hommes et femmes triment jour et nuit pour engraisser une petite caste dorée. C’est un système bien connu révélé par l’affaire Guiro et qui a cours dans bien d’autres institutions, à la différence que là-bas les miettes sont assez alléchantes pour maintenir une certaine omerta.

deux-elements-issus-de-deux-unites-de-la-police-nationale-burkinabe.jpgLes faits sont établis. Entre janvier 2016 et févier 2017, les services payés de la police nationale ont généré 2 milliards 166 millions 877 mille 541 FCFA, soit près de 155 millions par mois. Les sociétés minières à elles seules ont rapporté environ 684 millions. Les hôtels, banques et autres structures ont rapporté 1 milliard et demi. Mais de grosses têtes et leurs complices, soit 28 personnes au total, se sont partagées plus de 130 millions de FCFA. Citons-en quelques-unes. Le désormais ex-directeur général, Lazare Tarpaga, a perçu plus de 22 millions uniquement sur les recettes versées par les sociétés minières. Son adjoint, Noraogo Sawadogo, a perçu durant la même période 14 millions et demi. Le directeur de la sécurité publique, Hassan Alou, a touché plus de 19 millions et celui des unités d’intervention, Simon Soubeiga, environ 11 millions de FCFA. Le directeur régional du Sahel : 3 millions 150 000. Son collègue du centre-nord a empoché 2 millions 100 000, celui du nord 4 millions 325 000, celui du Plateau central 3 millions 800 000, celui des Cascades 2 millions 050 000, celui du sud-ouest 540 000 et celui du centre-ouest 2 millions 800 000. Des directeurs provinciaux ont également trempé leurs mains dans la soupe.
Il s’agit de celui du Bam, du Ganzourgou et de l’Oudolan qui ont empoché chacun 1 400 000 francs. Par contre, les agents chargés d’assurer les services payés ont touché chacun 12500 francs tous les deux mois, soit 75 000 francs en 12 mois.

Gestion opaque des fonds alloués au « fonctionnement des services »

La rubrique « fonctionnement des services » a fonctionné comme une caisse de mini- dépenses sans toutefois respecter les règles de gestion en la matière: non-définition préalable des dépenses éligibles et de la nature des pièces justificatives à produire pour toute dépense, gestion opaque (tantôt la rubrique est gérée par le premier responsable et le régisseur, tantôt par le premier responsable tout seul, etc.), absence de comité de gestion avec des attributions claires. Conséquences, dans la région du centre, environ 62% des dépenses effectuées avec l’argent des services payés ne comportent pas de traces. Cette irrégularité touche 98% des dépenses dans le sahel, 79% dans le centre-ouest, 46% dans le centre-est et 13% dans les Hauts-bassins.

178 contrats inexistants mais exécutés

Autres faits graves, sur 408 institutions financières et hôtelières sécurisées, 2 contrats ont été « partiellement signés », 232 « formellement établis » et 174 « inexistants ». Sur les 14 sociétés minières, il ressort qu’il y a 10 contrats « conformes » et 4 « inexistants ». C’est ce que révèle l’inspection générale des services du ministère de la sécurité qui a mené les investigations dans 166 services de la police nationale assurant les prestations rétribuées sous la supervision de l’inspecteur général Saïdou Zetiyenga.

La désuétude du décret 79-356

Le jugement de l’inspection générale des services du ministère de la sécurité est sans appel : la gestion actuelle des services payés est « totalement illégale ». Elle explique cela par les faiblesses que renferme le décret 79-356/PRES/IS/DGPN du 17 septembre 1979 portant fixation des montants des rétributions allouées aux prestations de services effectués par les fonctionnaires de police au profit de particuliers. C’est la confirmation des allégations du Syndicat (l’UNAPOL) depuis sa naissance.

Des questions à élucider

L’enquête n’a concerné que la période de janvier 2016 à février 2017. Or, même, si le débat a été porté sur la place publique courant 2017, la question de la gestion opaque des services payés par la hiérarchie policière remonte à plusieurs années. Alors question: pourquoi avoir limité les investigations à 14 mois ? Selon certaines sources, avant Tarpaga, d’anciens hauts gradés de la police nationale y ont fait leur beurre. Les sociétés ayant bénéficié des services de la police sur la base de contrats inexistants sont au nombre de 178. Quelles sont ces sociétés ? Depuis quand sont- elles bénéficiaires des prestations de la police nationale ? Combien ont-elles versé au titre de ces prestations et à qui ? Qui sont les individus au nom desquels les chèques ont été libellés ? Il semble en effet, que les chèques ne sont pas libéllés au nom des institutions prestataires des services mais au nom d’individus. Quelles sanctions à l’encontre des responsables de ces mauvaises pratiques? Le rapport des enquêteurs répond-il à ces questions ? On l’ignore, vu que l’intégralité du rapport n’est pas accessible au public pour le moment.

Par Gaston Bonheur SAWADOGO

« C’est à cause de l’injustice que nos 136 camarades sont dans la rue »,
Wakilou Senou, SG de l’UNAPOL

« Ils ont été radiés pour des raisons fallacieuses, pour des règlements de compte. Les mêmes personnes qui les ont radiés en 2011 pour ces mêmes pratiques que le ministre d’Etat a reconnues ce soir, continuent encore en 2017 d’exploiter des hommes. Des couples ont été brisés, des enfants ne vont plus à l’école, nos camarades sont aujourd’hui des chômeurs. Ce sont les mêmes raisons qui ont été reconnues ce soir qui justifient qu’en 2011 il y a eu ce mouvement et des gens en ont profité pour les radier. Nous lançons un appel à la population burkinabè qui dès le départ, a compris le bien-fondé de notre lutte et nous a soutenus. Nous interpellons les autorités coutumières, les autorités politiques, son Excellence le chef de l’Etat. Si effectivement, nous sommes sortis dans la rue et que des gens sont morts pour qu’il y ait du changement, si désormais plus rien ne sera comme avant, nos 136 camarades doivent rejoindre les rangs. S’il y a de l’honnêteté et si dans ce pays, il y a de la justice, UNAPOL n’a pas besoin d’une manifestation afin que nos 136 camarades soient rétablis dans leurs droits ».

Fabé Mamadou OUATTARA,
in Sidwaya, n°8407
du 18 mai 2017, p.8.

La grogne autour des SP a coûté à Tarpaga son poste

La tête du désormais ex-directeur général de la police, Lazare Tarpaga, a été réclamée par plusieurs de ses hommes qui décriaient la gestion des services payés. En son temps, Simon Compaoré leur avait publiquement opposé une fin de non-recevoir. Mais finalement, ils l’ont eue. En effet, le 23 avril dernier, Lazare Tarpaga a adressé sa lettre de démission à Simon Compaoré. En voici un extrait : « Monsieur le ministre d’Etat, malgré votre refus d’accéder à l’exigence de certains éléments de la CRS qui réclament mon départ de la Direction générale de la Police nationale, en s’appuyant sur le Service Payé (SP) dont la gestion ne m’incombe cependant pas et en dépit de l’audit que vous avez ordonné sur l’utilisation de ce SP, il m’est donné de constater que les intéressés n’ont pas désarmé et organisent des mouvements de protestation qui grippent, de plus en plus, le fonctionnement des services de la Police. Pour ne pas paraître comme celui qui constitue le grain de sable qui gêne la bonne harmonie du service et pour permettre à la Police nationale de retrouver toute la sérénité dans ses rangs, j’ai l’honneur de vous présenter ma démission en tant que Directeur général de la Police nationale ». Le Conseil des ministres du 26 avril 2017, prenant acte de cette démission, a nommé son remplaçant en la personne du Contrôleur général de police Jean Bosco Kienou.

@gastonbonheur

Quelques recomandations :

– les enquêteurs recommandent l’harmonisation de la clé de répartition des Services payés pour l’ensemble des services de police par un acte réglementaire
– la justification de toute dépense effectuée sur les recettes des services payés,
– la responsabilisation d’un régisseur pour la gestion des services payés provenant des sites miniers,
– le libellé des chèques au nom des structures,
– l’établissement des factures pour les paiements des prestations occasionnelles,
– le compte-rendu périodique de la gestion des services payés à la hiérarchie.
– l’approbation de tous les contrats par le directeur général de la Police.
– a relecture du décret 79-356. Le ministre Simon Compaoré préconise la mise en place d’une « grande commission » composée de juristes et de financiers pour l’élaboration du nouveau décret en remplacement de celui de 1979.