Il avait perdu la « Voix », le porte-parole du gouvernement. Les écueils (déconvenues politiques à Banfora et incertitude sur sa reconduction à son poste ministériel) y étaient sans doute pour quelque chose. Depuis sa reconduction, il a retrouvé sa « Voix » et ce sont les oreilles des « collaborateurs insoumis » qui ont sifflé. Il n’a pas fallu longtemps pour décapiter toute la hiérarchie de la RTB. Qu’en sera-t-il maintenant des milliards, des Hilux et des V8, dont la commande avait été entravée par les scrupules des directions techniques ? 

L’affaire se murmurait depuis le dernier trimestre de l’année passée. Le ministre Alain Traoré se serait dit-on heurté à ses services, dans l’utilisation du prêt de 15 milliards, promis mais non encore mis en place, de la RTB. Puis les déconvenues politiques (échec aux primaires de son parti à Banfora ajouté à l’incertitude de retrouver son poste après le remaniement) avaient conduit le porte-parole du gouvernement à faire profil bas. Sa reconduction lui donnerait à présent les coudées franches pour agir. Et ça n’a pas tardé.

23 janvier 2013, une date et ses acteurs.

Yacouba Traoré, alors directeur général de la Radio Télévision du Burkina (RTB) est remplacé en conseil des ministres par Soulémane Ouédraogo. Cela s’est produit quelques jours après la rentrée télévisuelle. Les changements à la tête de la télévision nationale laissent perplexe. Son nouveau DG a connu une promotion des plus rapides, de directeur général adjoint de la RTB chargé des RTB régions le 18 décembre 2012, il devient le patron le 23 janvier soit 34 jours d’intervalle. Cela est sans conteste une première grosse curiosité, même si certains à la RTB ne s’en offusquent pas. Ces changements sont « un non événement » dira John Peter (nom d’emprunt). Pour lui, « ce sont des changements normaux, prévus et programmés ». Cette source fait savoir qu’il s’agit d’une nouvelle mouture de la RTB destinée à en faire « un grand service public ».  Ainsi, une étude avait été menée en 2011 pour un nouvel organigramme. Cette étude a été amendée par le ministre de la communication, Alain Edouard Traoré, et entérinée par le ministère des finances. C’est d’ailleurs cet examen qui a modifié les textes initiaux de la RTB pour instituer les Directeurs généraux adjoints (DGA). John Peter estime que pour mettre en œuvre ce nouvel organigramme, « c’est logique qu’il y ait des changements ». Sauf que du changement à la décapitation totale, il y a de la coupe aux lèvres. Pour John, « une nomination provoque des grincements de dents » mais on ne peut faire « aucun reproche à la hiérarchie ». D’ailleurs, Yacouba Traoré a passé quatre (4) ans à la tête de la RTB. Ce qui n’est pas négligeable dans ce sens que d’autres n’ont pas eu la chance de durer ainsi a ajouté John Peter.

Et les 15 milliards dans tout ça ?

En 2009, le ministre des finances a parrainé la rentrée télévisuelle de la RTB. C’est donc une opportunité pour les responsables de la boîte d’exposer les problèmes d’ordre matériel et logistique qui entravent la bonne marche de la chaîne. Tertius Zongo, alors premier ministre, a prêté une oreille attentive aux doléances posées. Il décide de mettre en place un plan triennal pour répondre aux besoins. Une première évaluation des besoins estime le budget à 80 milliards de Francs CFA. Puis un examen plus approfondi ramène l’enveloppe à 9 milli ards. En définitive le dernier arbitrage gouvernemental stabilise le montant des besoins à 15 milliards. L’Etat s’engage donc à contracter auprès du trésor public un prêt de 15 milliards et de le rétrocéder à la TNB. Dans cette opération de levée de fonds, certaines sociétés d’Etat sont mises à contribution. La SONABEL notamment. L’Etat pense, ce faisant, s’alléger des subventions annuelles qu’il est obligé de consentir à la RTB. Le prêt est monté selon les modalités suivantes : trésor public 13 milliards et la SONABEL 2 milliards (en partie des redevances télé que nous payons sur nos factures). Ce prêt devrait servir à « la construction du siège » de la RTB, croit savoir un interlocuteur à la TNB, qui a demandé l’anonymat et que nous allons appeler Tony. Un autre interlocuteur (anonyme aussi) que nous appelons Madoff détaille le début des problèmes. Pour Madoff, les problèmes ont commencé quand « le ministre Alain Traoré a voulu gérer personnellement » cette somme. « Il voulait loger le compte des 15 milliards à la BCEAO. Mais le ministre des finances s’y est opposé. Le compte est donc créé au trésor public »

La RTB est un établissement public de l’Etat (EPE) autonome dans sa gestion. Il est dirigé par un conseil d’administration coordonné par le Directeur général qui est nommé en conseil des ministres. Sur le dos de ces milliards, « le ministre a fait un marché de gré à gré avec la CFAO pour 40 véhicules » dit Madoff. De ce fait, le ministère des finances n’aurait pas approuvé le processus. Le conseil d’administration de la RTB s’est opposé au point d’essuyer les foudres du ministre. Cela aurait poussé le président du conseil d’administration d’alors à jeter l’éponge. Interrogé, ce dernier réfute. « J’ai demandé à me décharger de mes fonctions pour des raisons personnelles » a-t-il justifié. A l’approche des élections du 2 décembre 2012, selon Madoff, le ministre a fait venir 23 véhicules (dont 2 Land Cruiser V8 et des Hilux de format moyen) garés à l’intérieur de la cour de la télévision nationale. La raison évoquée est qu’ils serviront à couvrir les élections. Selon Tony, c’est un argument qui ne tient pas la route dans la mesure où le Conseil supérieur de la communication (CSC) avait satisfait les besoins concernant la couverture de la campagne.

Le retour pour la revanche ?

Peu de temps après, le gouvernement est dissout. Alain Traoré n’est donc plus ministre. Les affaires courantes sont expédiées par le secrétaire général du ministère. Il faut remplacer le PCA démissionnaire. C’est donc le directeur administratif et financier (DAF) du ministère de la communication qui est nommé PCA et installé par le SG. Sous la présidence du nouveau PCA, le conseil d’administration s’est réuni le 31 décembre 2012. Au cours de cette rencontre, « certains ont critiqué la présence des V8 dans le lot des véhicules. D’autres ont même mis en cause le nombre des véhicules » confie Tony. Ce qui a le plus poussé à la dissension c’est que le « prêt n’est même pas encore accordé et on veut déjà faire des dépenses en rapport. Ça ne se fait pas » ajoute Tony. Ce qui est convenable c’est de « faire les dépenses en tenant compte de ce que nous avons actuellement comme budget » renchérit Madoff. Pour lui, si le ministre veut avoir une mainmise sur le prêt c’est dans « l’intention de l’utiliser également dans d’autres domaines qui relèvent de son ministère et de bénéficier des financements qui vont venir après au compte de ces secteurs ». Il poursuit en faisant savoir que trois structures sont compétentes à gérer les 15 milliards. Il s’agit de « la direction générale des marchés publics (aujourd’hui direction générale du contrôle des marchés publics), le conseil d’administration de la RTB et la commission d’attribution des marchés de la RTB. » 

Dans cette situation de bras de fer, le fournisseur des véhicules de son côté pressait pour rentrer en possession de son dû. Il faut alors trouver les moyens de faire approuver le document de l’achat des véhicules. Yacouba Traoré va donc recevoir une enveloppe estampillée « confidentiel ». Il s’agissait du document des voitures à signer pour satisfaire le fournisseur. Yacouba Traoré refuse de donner son accord. Mais le 2 janvier 2013, Alain Edouard Traoré est reconduit dans le gouvernement Tiao III. C’est l’occasion de mettre « l’agent récalcitrant » à la porte.

Le complot Ministère de la communication et CFAO

Le temps passe et la CFAO ne voit rien de concret. Elle décide de venir « ramasser » ses véhicules en prétextant qu’il y a un contrôle au sein de la maison. Mais un document (Décision 866) du Comité de règlement des différends (CRD) de l’Autorité de régulation des marchés publics du 19 octobre 2012 amène à penser le contraire. Selon ce document « Le Ministère de la communication a lancé l’appel d’offres restreint accéléré n°002/2012 du 10 septembre 2012 pour l’acquisition de matériel de transport au profit de la Direction générale de la Radiodiffusion Télévision du Burkina ». D’autres fournisseurs ont contesté la procédure d’attribution du marché à la CFAO pour « absence de transparence » et « arguant que l’allotissement unique prévoyant deux (2) véhicules stations wagons de motorisation + 4.5 L cible leur concurrent CFAO et sa marque Toyota, en l’occurrence de modèle ‘’Land Cruiser V8’’. De fait, CFAO Motors partait favorite et gagnant au regard des caractéristiques techniques demandées dans l’offre. » Le CRD a estimé recevable leur recours et décidé « d’annuler l’offre restreint accéléré… ». Il n’y a plus alors de quoi se mettre sous la dent. Antoine Ouédraogo qui a représenté la maison CFAO au cours du litige au CRD, était sur la défensive quand il a été contacté le vendredi 15 février pour aider à vérifier les informations au sein de la société.

Des factures surélevées ?

Selon certaines presses, c’est l’achat de véhicules au coût surélevé que (le DG) Yacouba Traoré a refusé de signer qui est à l’origine de ce ‘’tsunami ‘’ au niveau de la RTB. Des sources sont concordantes là dessus également. D’aucuns parlent d’achat de deux (2) V8 à 76 millions l’unité. Si tel est le cas, on ne peut parler de facture surélevée. Dans la mesure où CFAO vend ce modèle à 81 millions 500.000 FCFA TTC (toutes taxes comprises). Un lien s’établit tout de même. Si CFAO a bénéficié du marché au grand dam des autres soumissionnaires, c’est peut-être le contrat qui le voulait ainsi. Il est difficile d’imaginer que CFAO pratique un dumping qui irait à l’encontre de ses intérêts. Si comme on peut l’imaginer la CFAO ne devrait pas perdre, à qui aurait donc profité les 5 millions 500. 000f de « barka [[Expression utilisée pour marchander au rabais les prix au marché]] »?

Par Basidou KINDA