L’année 2013 s’en va sans avoir permis une éclaircie dans le ciel politique burkinabè. Pis, elle a même assombri l’horizon avec les dernières annonces de Blaise Compaoré à Dori, confirmant ses propos sur RFI/TV5. A quoi joue Blaise et qu’est-ce qui peut bien en résulter ?

L’annonce de Dori a été accueillie par une lame de fonds de désapprobation d’une telle ampleur qui a surpris les apprentis sorciers. Aussitôt, le Kouanda de service aurait été commis pour édulcorer la parole présidentielle. Blaise n’aurait rien arrêté de définitif. Nous avons cherché à « sourcer » ces propos attribués à Kouanda, sans y parvenir. On n’est pas pour autant sorti de l’auberge même en considérant cette énième dénégation si elle a été effectivement tenue.

L’incident de Kaya (lire reportage de Hamidou Traoré dans le chaudron de Kaya) vient inopinément montrer que les Burkinabè ont changé. Ils ont même beaucoup changé. Pour Kaya, c’est pas nouveau pour celui qui connait très bien l’histoire de ce pays. Sous « le Soleil » du RDA, le RDA originel, Kaya était la rebelle. Le bastion du refus. Pendant longtemps cette région du Centre Nord avait constitué le cauchemar des politiques et notamment des différents régimes qui se sont succédé jusqu’à la révolution du 4 août 1983. Et puis, comme on dit « le beurre s’est endormi. Mais il n’est pas mort ». Les caractères ne meurent pas du reste. Ils peuvent somnoler par moment, mais ils se réveillent toujours. Ce qui s’est passé à Kaya, le 22 décembre dernier est un coup de semonce. Les burkinabè sont devenus, et c’est heureux, particulièrement réfractaires à l’injustice. Dans ce sens Kaya pourrait préfigurer la résistance qui attend les partisans de la modification de l’article 37. Certains pourraient ne pas y voir le rapport. Il faut simplement bien regarder. Si la réaction a été aussi vigoureuse et déterminée n’est-ce pas parce que c’est au profit de Ziniaré, le village du président, que le détournement de la célébration du 11 décembre a été opéré ? Il y a donc, dans le pays une susceptibilité à fleur de peau en ce qui concerne Blaise et toute sa suite. Baro Djanguinaba aurait dit « Blaise et tout son derrière ». Dans un contexte aussi électrique l’intention du président de ne pas respecter la constitution suffit à mettre le feu aux poudres.

Toutes les options sont ouvertes ! 

L’écho de la parole présidentielle depuis Dori a fait monter le mercure social d’un cran. Depuis, le président tente de calmer le jeu et son entourage de temporiser les propos. Pour l’instant, dit-on « le président n’a pas encore pris sa décision. Il laisse toutes les options ouvertes ». Il n’est pas évident que cela rassure. Mais au moins c’est une façon de montrer que le président se soucie de l’opinion de ses concitoyens. Donc au moment où 2013 tire sa révérence les Burkinabè ne savent pas quel sera leur sort au-delà de 2015. Cette situation d’incertitude n’est pas pour faire du bien à notre économie. Les investisseurs n’aiment pas ces situations. L’argent n’aime pas le bruit, dit-on. Mais il a encore plus peur de l’incertitude. La croissance économique à deux chiffres qui est attendue dans ce contexte risque fort bien de ressembler à une arlésienne. Déjà les 9% de croissance annoncés en 2013 n’ont pas été atteints. La dernière évaluation du FMI, en début novembre 2013 entrevoit pour 2014 une croissance de 7%. Avec l’incertitude politique quasi institutionnalisée, il est fort probable que les 7% ne soit pas au rendez vous. A chaque année de crise, comme 2011 l’a démontré, la performance économique chute de façon draconienne. En 2011 le Burkina avait fait à peine 4% de croissance économique pour une crise qui a duré seulement quatre mois, de mars à juillet. Qu’en sera-t-il en cette année des longs couteaux où la crise est annoncée avant même que l’année nouvelle ne commence.

Dès après la fête l’arène devrait s’animer

Tout le monde attend que les fêtes passent dit-on pour faire quelque chose. Au niveau de l’opposition, encore officielle, une cellule de crise a été installée et elle travaille pour « contrer toute idée de modification de l’article 37 ». Les actions sont projetées pour après les fêtes.

Au niveau des « Seleka » du CDP, c’est aussi dit-on le même calcul et les mêmes projections. On veut laisser les gens fêter et au tout début de l’année lancer les « tchaye ! ». Salif Diallo a fait deux séjours remarqués en début décembre. Le deuxième est intervenu immédiatement après les déclarations du président sur son intention de modifier l’article 37.

Pour la bande, Salif, Roch et Simon le président qui avait promis répondre à leur « forte recommandation lui enjoignant d’indiquer qu’il n’allait pas toucher à l’article 37 et qu’il allait sursoir à la mise en place du Sénat », après l’entrevue express du 13 août 2013, venait d’abattre les cartes. Il leur fallait maintenant « réagir ou se taire pour toujours ». Ils semblent avoir décidé de réagir et finalement d’annoncer la création de leur parti, dont on parle depuis mai 2012.

De son côté aussi Blaise Compaoré s’apprêterait pour des annonces ou des décisions. La plus attendue sera sans nul doute le changement de gouvernement avec très probablement le départ de Luc Adophe Tiao. Les Bookmakers ont commencé les paris sur le nom de l’éventuel futur premier ministre. Déjà la réintégration dans le régime de l’ADF/RDA a commencé avec son président Gilbert Ouédraogo qui retrouve son rang de grand allié au niveau de l’assemblée nationale. Le renouvellement des instances de l’assemblée nationale a vu la rétrogradation de la député Fatou Diendéré qui a laissé le siège de deuxième vice président à Gilbert Ouédraogo. C’est donc un retour en fanfare dans les rouages. D’ordinaire les alliés importants se contentaient des postes de quatrième vice président. Le CDP se réservait toujours les trois premiers vices présidences. L’intégration de Gilbert à ce niveau montre l’importance qu’il a prise dans le système. C’est un allié de taille. Un allié de poids qu’il faut ménager. 

Il reste maintenant la configuration du gouvernement à venir. Il pourrait être le « gouvernement du Front républicain ». Le premier ministre sortirait toujours des rangs du CDP, mais les alliés importants pourraient recevoir en compensation des ministères d’Etat. C’est à ce gouvernement qu’il incombera de rendre possible, une nouvelle candidature de Blaise Compaoré ou à tout le moins de lui obtenir un bonus de quelques années qui devra servir « de période pour préparer la transition ». Il s’agit de façonner un échiquier politique « inclusif » permettant de sauvegarder les acquis du régime, de permettre une succession apaisée et de rassurer Blaise Compaoré en assurant ses arrières. Pour faire tout ce travail il faudra au bas mot, un nouveau quinquennat. Comment opérationnaliser cela ? Ce sera le travail du « Front Républicain ». L’approche pourrait consister à élargir « l’offre » pour aboutir au même résultat. Le temps sera-t-il l’allié du Front républicain ? Que va faire l’armée ? (Lire ci-contre Gilbert Diendéré peut-être l’homme « solution » ?) 

Gilbert Diendéré, peut-être l’homme « solution »

Il y a une chose constante depuis l’accession de notre pays à l’indépendance. Les coups d’Etat ont été perpétrés de l’intérieur des régimes. La décision de Blaise Compaoré de se maintenir pourrait ouvrir une fenêtre d’opportunité pour « tous les possibles ».Djendiere_2.jpg

Gilbert Diendéré saura-t-il rassembler?

Du général Gilbert Diendéré on a recommencé à en parler en cette année 2013, comme d’un éventuel successeur du président Blaise Compaoré. Deux faits qui ne sont pas du tout anodins, indiquent le sérieux des allégations.

Un proche du président Compaoré, qui n’a pas l’habitude de parler pour rien a eu cette réflexion à l’occasion d’un entretien avec un journaliste de la presse internationale. Ce dernier lui avait demandé quel était selon lui, dans l’ordre décroissant les probables challengers pour 2015 ? Réponse : « Blaise Compaoré d’abord, s’il ne peut pas ce sera François Compaoré, si ce dernier ne peut pas le général Gilbert Diendéré… ».

Le second fait est à lire dans les colonnes de notre confrère « Jeune Afrique ». Parlant des personnes susceptibles de jouer un rôle autour du président Compaoré, Gilbert Diendéré est cité à peu près au même rang. Or jusqu’à présent l’idée qui est répandue c’est que le général n’est pas populaire au sein de l’armée. Les soldats ne l’aiment pas. La preuve en 2011 une escouade de soldats l’a recherché pour lui faire la peau. Faute de l’avoir trouvé, ils ont mis à sac sa maison du Conseil.

Depuis le général semble avoir compris la leçon

Le général a entrepris de lifter son image. Après les événements de 2011, c’est lui-même qui est allé rassurer les éléments du RSP qu’il n’a pas l’intention de se venger. Il aurait dit exactement ceci, selon le chef du corps du RSP, le colonel major Kieré « « j’ai pardonné. J’oublie ce qui s’est passé. J’ai tourné la page »

Il semble effectivement s’être tenu à cette ligne de conduite. Mais en bon stratège, il ne néglige pas aussi les rapports de force. Au sein du RSP, il veille aussi à se constituer des obligés. Récemment d’ailleurs, une rumeur faisait état de ce que, dans les militaires pressentis pour aller au Mali, parmi les éléments du RSP, on avait comme par hasard choisi que les « obligés » du général. Une situation délicate et non dénuée de vice. Aller au Mali, dans les missions onusiennes c’est le rêve de tout soldat actuellement. Le général est placé donc devant un dilemme. S’il devait s’y opposer ce sont ses éléments eux-mêmes qui n’auraient pas compris. Ils risqueraient de l’accuser de ne pas vouloir leur bien. En même temps, cette forte saignée réduit son influence au sein du RSP.

Le régiment de sécurité présidentielle qui n’est plus le même que celui des années 1990, celui des années Kafando (Hyacinthe et Marcel), reste toujours le corps d’élite de l’armée burkinabè. Les soldats du régiment sont toujours les mieux formés et son parmi les meilleurs de l’armée. Ce n’est pas un hasard, si ce sont eux qui sont allés mater la mutinerie de Bobo Dioulasso en juillet 2011. Avoir au sein de cette élite, des gens sûrs est très stratégique. Cela reste donc un combat permanent entre les courants qui gravitent autour du président.

C’est aussi l’homme des partenaires

 Le général est celui qui connait aujourd’hui le mieux, la situation sécuritaire du Sahel. Il a été de toutes les missions dans cette zone et de tous les coups aussi. C’est lui du reste qui gère, pour l’essentiel, les chefs Touaregs au Burkina. Pour les partenaires, notamment la communauté internationale, il rassure. Dans une éventuelle succession et au regard des enjeux sécuritaires actuels de la sous région, beaucoup ne trouveraient pas à redire s’il devait succéder à Blaise Compaoré.

En cette année 2014 de « tous les possibles et de toutes les incertitudes », plus que jamais, le général restera un homme pivot. Dans la galaxie Compaoré, personne vraiment ne parle de lui en mal, même s’il ne rassure pas. Enfin, il ne faut pas oublier que le régime a pour substrat l’armée et les militaires. Les officiers de notre armée ont, à plusieurs reprises, au cours de notre histoire, montré qu’ils savaient lire l’histoire et savaient en fin de compte privilégier les intérêts supérieurs de notre pays. La question qui se pose aujourd’hui est évidemment est-ce que Blaise Compaoré est toujours le garant des intérêts de cette armée et de certains de ses officiers qui ont su se construire de confortables fortunes ?

Si la contestation sociale qui s’annonce devrait déborder, peut-être faudra préférer « Wanké » plutôt que « Sanogo ». Evidemment le mieux qu’on peut souhaiter à notre pays c’est de ne pas avoir à se trouver devant ce dilemme.

Newton Ahmed BARRY