Le coup d’Etat est intervenu comme une énième turbulence de la Transition. Ceux qui l’ont conduit méritent tout notre respect. Même si la Transition a été par moments chaotique, elle a atteint l’objectif principal qui lui avait été assigné, l’organisation d’élections libres et transparentes. Mais la commémoration de l’An I de la résistance au coup d’Etat nous oblige à jeter un regard critique et serein sur le chemin parcouru. Il y a un temps pour se battre et un autre pour tirer des leçons.

putsch_2.jpgL’arrivée du colonel Zida au pouvoir puis par la suite de Michel Kafando font partie de ces anomalies dont l’histoire des peuples en recèle. Le premier, venu tout droit de l’antre de la machinerie répressive de Blaise Compaoré, ne pouvait qu’attirer de la méfiance. Le second diplomate chevronné à la retraite qui coulait des jours paisibles dans son champ, totalement inconnu de la plupart des insurgés, s’est vu propulser à la tête d’un pouvoir insurrectionnel sans doute en raison essentiellement de son carnet d’adresses à l’international. Finalement ce qui devait être l’affaire du CFOP lui a totalement échappé. Sans doute en raison des fortes rivalités qui opposent les hommes de ce groupement. Qu’à cela ne tienne, l’attelage Kafando-Zida qui a la mission de conduire la barque Burkina était bien en place et l’essentiel était qu’il réussisse sa mission. Mais très vite les problèmes vont apparaitre entre Zida et ses frères d’armes du RSP. Le 29 décembre 2014, ces derniers sont venus le chercher en plein Conseil des ministres. Il semble qu’ils lui ont fait subir une séance d’humiliation. Où a-t-on vu ça ? Cet acte inqualifiable n’a pas été sanctionné comme il se doit. Au contraire, c’est Zida que certains pointaient comme étant le problème. Cela s’appelle manquer de discernement. Pas étonnant qu’en février 2015, les mêmes récidivent. La conséquence, pas de Conseil des ministres. On entrait une fois de plus dans une crise dont le dénouement s’est négocié au palais du Mogho. Comme il n’y a jamais deux sans trois, ces Bad boys nous ont installé en juin dans une autre crise encore plus grave.

La particularité de la crise de juin
A trois mois des élections, le RSP fait une intrusion dans la vie de l’Etat et exige ni plus ni moins la démission du premier ministre et de tous les ministres militaires. L’intention était donc claire : empêcher la Transition d’aboutir. A l’occasion de cette crise, Michel Kafando était le négociateur. Il aura en vain essayé de rapprocher les positions. Un comité de sages avait été mis en place pour négocier. Il faut rappeler que le différend portait sur un prétendu complot en préparation, ce qui avait donné lieu à des arrestations préventives de quelques éléments du RSP. Un fait marquant, c’est l’activisme communicationnel du RSP tendant à montrer que de complot il n’en était rien et que si complot il y avait, il ne pouvait s’agir que des lubies de M. Zida. Parallèlement, on fait circuler l’information sur des troupes qui viendraient de l’extérieur pour le compte de Zida. On a cité la Côte d’Ivoire et l’Angola. Cette propagande a perturbé nombre de gens et sans doute aussi le président Kafando et quelques religieux. Mais le président ne pouvait accéder aux exigences des militaires factieux sans courir le risque de plonger le pays dans le chaos. Seul le colonel Auguste Denise Barry a payé de son poste. Mais l’évolution de la situation montre bien que le colonel Barry a frappé dans le mil en révélant l’existence d’un complot. Celui-ci a fini par se révéler au grand jour le 16 septembre. Barry avait réussi à réhabiliter les grandes oreilles de la police nationale qui lui permettaient de suivre les manèges des gens du RSP. Ces derniers avaient fini par le savoir. Il était dès lors devenu l’homme à abattre coûte que coûte.

Naïveté ou couardise ?
Il faut bien se convaincre qu’on a laissé se développer la chienlit. Les talents de diplomate du président Kafando pouvaient servir ailleurs mais pas dans pareille situation où il faut trancher sur le vif. On ne peut pas laisser une bande de miliaires prendre le pays en otage et lui imposer sa loi. Et que fallait-il faire ?
Tout simplement lancer un appel au peuple à soutenir le gouvernement. Quand on tient sa légitimité d’une insurrection, c’est au peuple insurgé qu’il faut recourir en cas de tentative de déstabilisation. Kafando a-t-il péché par naïveté en pensant pouvoir faire entendre raison à des gens qui ont un objectif bien ancré qui n’est autre que de déstabiliser la Transition ou a-t-il mouillé devant des hommes en armes ? En tout cas l’une ou l’autre des stratégies s’est avérée inopérante. Le 16 septembre, il a bien été séquestré et il n’a dû son salut qu’à une extraordinaire résistance du peuple. C’est bien la preuve que c’est l’instrument privilégié auquel il aurait dû recourir dès le début.
Une lecture intelligente des événements aurait permis de comprendre les motivations des uns et des autres. L’entrée en scène de Zida dès le 31 octobre n’était pas fortuite. La mission qui lui a été confiée par ses frères d’arme du RSP tient grosso modo en trois ou quatre points. Prendre les choses en main afin d’organiser le repli en bon ordre des anciens dignitaires, mettre à l’abri les biens et les proches et enfin créer les conditions de la restauration. Visiblement, Zida a respecté le schéma à sa manière. L’histoire nous dira un jour pourquoi. Ne faisant plus l’affaire du RSP, il fallait le dégager.

Qu’est ce qui a ramené Diendéré dans le jeu
Le tout puissant patron du RSP était devenu à un moment donné un paria auprès de la troupe. Celle-ci lui reprochait de retenir une partie de l’argent qui leur est dû. L’homme était grillé comme on dit, au point qu’il ne pouvait pas se rendre au camp Naba Kom sans Zida nous affirme une source militaire. Sa remontée spectaculaire s’explique par la peur de voir dissoudre l’unité. Bien que Zida sous la contrainte ait renoncé à l’idée, la confiance n’y était plus. L’adoption du nouveau code électoral a été le tournant où s’est opéré la jonction entre le RSP et les partis de l’ancien régime. Il fallait à tout prix balayer la Transition et reprendre les choses en main. Mais visiblement, ils étaient tellement pressés qu’ils ont mal préparé leur coup. Diendéré le reconnaitra lui-même. Alors que Zida était toujours aux arrêts, se sentant perdu il rendra visite à trois reprises au prisonnier. On m’a flatté, je suis dans la merde lui aurait-il confié. Le gouvernement qui avait entre temps retrouvé ses prérogatives en profite pour dissoudre le RSP, répondant en écho à l’ensemble du pays qui dès le début était dans la mobilisation. Mais à l’intérieur du RSP, un noyau dur sème la terreur à l’intérieur de la troupe pour l’obliger à résister. Peine perdue. A l’initiative de jeunes officiers, plusieurs garnisons de l’intérieur font mouvement vers Ouagadougou. Seul contre tous, le général finit par demander la reddition de ses hommes. Il appartiendra aux historiens d’en révéler un jour les dessous et notamment les tractations et astuces qui ont permis de vaincre les réticences de certains chefs militaires aux initiatives des jeunes officiers. En dépit de ses insuffisances, la Transition a engrangé des acquis importants. Quand nous parlons de Transition, il ne s’agit pas seulement du gouvernement et du CNT, il faut aussi y inclure l’ensemble du mouvement social qui les a accompagnés ! Finissons par une curiosité. Le 15 septembre, à la veille du Conseil des ministres, une note confidentielle est envoyée au président Kafando, lui annonçant l’imminence d’un coup d’Etat avec le mode opératoire. Et pourtant, aucune disposition particulière n’a été prise. Pas de délocalisation du Conseil, pas de mesures sécuritaires spéciales. Alors, le président était-il toujours dans la théorie du faux complot ?

Par Germain B. NAMA