Pendant longtemps, le commandement militaire a nié son implication dans le pronunciamiento contre le régime de la transition. Mais à la lumière de certains éléments, son rôle apparaît de plus en plus trouble dans cette affaire.

diende_re_et_zagre_.jpgLes soupçons de complicité entre le commandement militaire et les éléments du régiment sécurité présidentielle (RSP) qui avaient renversé le régime de la transition se renforcent. Surtout suite à la déposition du chef d’État-major particulier de la présidence du Faso au moment des faits. Le colonel-major Boureima Kiéré s’est montré catégorique devant la barre de la chambre de première instance du tribunal militaire. « Le Chef d’État-major général des armées (CEMGA) a accompagné le putsch », a-t-il déclaré avec insistance devant les juges. C’est vrai ! En tant qu’accusé, on peut opiner qu’il s’accroche à tout pour éviter la noyade mais sa déclaration venant d’une personnalité de son niveau et étayée de faits, vient corroborer d’autres déclarations allant dans le même sens. Il est désormais difficile de passer outre et de ne pas entendre le CEMGA à la barre.

La pièce à conviction du colonel-major

Selon l’ex-chef d’Etat-major particulier de la présidence du Faso, le général Pingrenoma Zagré a rassuré le général Gilbert Diendéré, qui en avait fait la demande, que la gendarmerie nationale allait assurer le maintien d’ordre. Non seulement pour éviter les débordements mais aussi pour sécuriser les personnes et leurs biens. C’était le 17 septembre 2015, à la réunion de la commission de réflexion et d’aide à la décision (CRAD). Voici son témoignage : « Le chef d’Etat-major de la gendarmerie, le colonel Tuandaba Marcel Coulibaly, a demandé du matériel de maintien d’ordre. C’est ce qui a motivé la mission héliportée [en direction du Togo].
Bien avant Boureima Kiéré, c’est le lieutenant Boureima Zagré qui a conduit ladite mission qui a mis à mal la loyauté du CEMGA. Lors de son audition, le 28 août 2018 devant les juges, il a déclaré ceci: « Le 17 septembre 2015 dans l’après-midi, le chef de corps adjoint, le Commandant Korogo nous a informés que la gendarmerie et la police ont exprimé un besoin en matériel de maintien de l’ordre à leur niveau. Le même soir, j’ai reçu un ordre de mission signé par le Commandant Korogo Aziz m’instruisant de me rendre à Dapaong en territoire togolais, pour récupérer du matériel de maintien de l’ordre. C’est finalement à Cinkansé, côté togolais, que le matériel a été récupéré ». Sa déposition contient des détails précis.
D’abord, par rapport à son ordre de mission. Le document, a-t-il confié, « a été visé par la brigade territoriale de gendarmerie, côté burkinabè ». Ensuite, concernant le matériel, il s’agit « de fusils lance-grenades, de grenades lacrymogènes à main, de grenades lacrymogènes à fusils, de cartouches propulsives, de cartouches anti-émeutes ».
Enfin, de retour à Ouagadougou le soir du 18 septembre, « la gendarmerie et la police sont passées chercher ledit matériel. Au niveau de la gendarmerie, c’était l’adjudant Dakyo de l’Escadron de Sécurité d’Intervention (ESI) qui est venu avec une banquette. Au niveau de la police, c’était les éléments de l’Unité d’Intervention Polyvalente (UIP), venus à bord d’un minibus. Chacun d’eux a signé une décharge en deux exemplaires avant de prendre le matériel. Un exemplaire est resté au secrétariat et ils sont partis avec le second. J’ai fait la photocopie des décharges pour les garder par devers moi », a-t-il révélé.
En plus du matériel, le chef d’État-major de la gendarmerie « a demandé une réquisition au général Diendéré pour son utilisation », a précisé Boureima Kiéré.

D’autres faits qui confortent le doute sur la loyauté du CEMGA

Les soupçons de l’implication du commandement militaire ne datent pas des témoignages du colonel-major Boureima Kiéré et du lieutenant Boureima Zagré. C’est depuis les premières heures du putsch. Quand il a été acté dès le 17 septembre, au lendemain de la prise d’otages, avec la déclaration donnant naissance au Conseil national pour la démocratie (CND), et pendant que les résistants, dans la rue, appelaient l’armée au secours, le commandement militaire a fait la sourde oreille. Il a fallu attendre le 21 septembre pour entrevoir une possible bouée de sauvetage poindre des garnisons militaires situées hors de Ouagadougou. Dans un communiqué publié dans certains médias, des chefs de corps ont annoncé un mouvement de « toutes les forces armées » en direction de Ouagadougou pour « désarmer le RSP sans effusion de sang ». A l’époque, de nombreuses personnes n’y ont pas cru parce que ledit communiqué ne comportait ni entête ni signature du CEMGA. Du coup, son authenticité posait problème. Toutefois, étant à l’heure des réseaux sociaux, les premières images des militaires en mouvement vers la capitale avaient commencé à circuler sur la toile, sortant ainsi les gens de leur scepticisme. Plusieurs observateurs se sont alors interrogés sur la relation du CEMGA avec les putschistes. Certains d’entre eux étaient même arrivés à l’idée selon laquelle, ce dernier condamnait publiquement le coup mais le soutenait clandestinement. Le général Diendéré, quant à lui, ne cessait de répéter sur les ondes des radios et chaînes de télévisions qu’il avait le soutien du reste de l’armée. Déclaration que le commandement militaire n’a pas du reste démentie en son temps.
Interrogé près de trois mois plus tard, le 9 décembre 2015 précisément, par le quotidien public, Sidwaya, le général Pingrenoma Zagré s’est expliqué en ces termes : « Vous savez, un putsch de ce genre est une opération politique et militaire. A l’avènement du coup, nous ne savons pas s’il y avait des alliances sur lesquelles le général Diendéré s’appuyait pour dire qu’il avait le soutien de l’armée. Donc, il fallait observer pour connaître l’environnement dans lequel nous étions. Ce n’était pas une situation où le pays était en crise avec une force étrangère. Il s’agissait d’un contexte dans lequel, au sein d’une même armée, des composantes, notamment le RSP. Nous savons très bien que c’était un groupuscule qui imposait son diktat. Nous avons analysé pour ne pas prendre de décisions précipitées qui allaient mettre en péril la vie des membres du gouvernement et donner lieu à une escalade de la violence. J’avais l’intime conviction qu’une option d’affrontement immédiat allait avoir des conséquences bien plus graves. Voici les raisons pour lesquelles, dans les premiers instants du putsch, nous nous sommes abstenus de tomber dans le piège que nous tendaient les éléments de l’ex-RSP ». Pour lui, son silence et son inaction à l’endroit des putschistes étaient une simple prudence. Cependant, dans l’opinion publique, ils sont nombreux ceux-là qui refusent de consommer cette recette qui leur a été servie.

Et si le tribunal optait pour la confrontation ?

Ce doute habitait les avocats de la défense depuis longtemps. Il vient de gagner certains de leurs confrères de la partie civile. Pas seulement. Il y a certains citoyens non partie aux procès. Rappelons-le, le colonel-major Boureima Kiéré et le lieutenant Boureima Zagré dont les témoignages confortent ce doute sont des accusés qui se défendent. Et la loi leur reconnait le droit de mentir si cela peut les aider à sauver leur tête. Mais si d’aventure leurs propos s’avèrent vrais, le commandement militaire n’est ni plus ni moins qu’un complice du pronunciamiento. L’un des moyens pour confirmer ou infirmer cette allégation c’est de procéder à la confrontation des protagonistes. Cela aura l’avantage d’éviter un procès ‘’ mouta-mouta’’ et de rendre justice aux victimes.

Par Gaston Bonheur SAWADOGO