Qu’est-ce qui a changé entre le début du ccrp, l’année dernière à l’heure comme ça, et la phase de la mise en œuvre des Reformes politiques « consensuelles » qui se mettent en place ? Beaucoup d’illusions se sont perdues en chemin. La catharsis n’a pas eu lieu. L’inclusion attendue n’est pas venue.

 

Il n’y a rien de plus dangereux pour la démocratie qu’une base sociale et politique réduite. En juillet de l’année dernière, le démarrage des concertations sur les Reformes politiques avaient d’emblée exclu près de 15% du corps électoral. L’opposition légale qui renferme en son sein, les deux éléments du « tiercé » de la présidentielle de 2010 (Arba 8% et Bénéwendé 6% et peut-être aussi Le Lion avec ses 2%) a été écartée, pour « intransigeance excessive ». En fin décembre, après les assises nationales, l’intérêt de la reforme s’est étiolée. Les actions annonciatrices de la catharsis espérée, n’ont plus été prises et finalement comme si c’était, un intermède, dans la gouvernance, on est revenu au train-train quotidien. Un processus « extraordinaire » repris en main de la façon la plus banale possible, dans le cadre d’un ministère affublé d’un comité de suivi, sans pouvoir, et dont ce n’est pas le moindre défaut. Le comité de suivi comprenait en son sein des personnalités de la qualité de Nayabtigoungou Kaboré, pour se rendre compte après que son parti, le MTP, n’avait plus de base légale (instances non renouvelées depuis mathusalem). Il a fallu donc, le remplacer. Mais le désastre c’est déjà produit. Un processus aussi vital, ne peut souffrir dans sa conduite d’une légèreté pareille. La Reforme c’était finalement de la rigolade.

 Mais le processus d’étiolement de la base politique et sociale va se poursuivre, avec les revers au congrès du CDP en mars 2012. La mise à l’écart du parti, de personnalités piliers dans une démarche d’humiliation, a été, pour ainsi le coup de grâce, contre les reformes politiques. La nouvelle équipe dirigeante du CDP, issue pour l’essentiel de la FEDAP/BC, avait maintenu le principe que la non limitation du mandat présidentiel prévale. Leur position n’a pas évolué. Par contre au sein des exclus les positions, sur cette question, avaient beaucoup évolué. Après la grave crise du début de l’année 2011, Roch Marc Christian Kaboré, président du CDP, s’était rangé à l’idée de la limitation du mandat présidentiel et, pour faire bonne figure, avait décidé, à la surprise générale, de se l’appliquer, à une échelle certes symbolique, en quittant la tête du parti.

Au sortir du congrès de mars, le parti présidentiel échouait entre les mains de la fraction de la majorité déçue des résultats des assises nationales. Les Reformes politiques perdaient du coup de leur pertinence. Les députés qui ont voté la révision constitutionnelle qui instaure les Reformes politiques l’ont fait à contre courant de l’idée dominante du nouvel exécutif du parti présidentiel. Les Reformes sont mortes avant d’avoir existées. Une éventuelle large victoire du parti présidentiel, à ne pas exclure, aux élections couplées du 2 décembre 2012, réintroduirait, une nouvelle possibilité de réflexion (elle continue avait du reste exigé Blaise Compaoré à la fin des assises…) sur la question de la nature du régime. A la veille des vacances gouvernementales, après une bonne année de processus de reformes politiques, le constat est que tout est à refaire…

 Tiao.gifLes actions annonciatrices de la catharsis espérée, n’ont plus été prises par Luc Adolphe Tiao

Le Burkina est-il à l’abri

de la mésaventure malienne ?

Cette question est revenue au devant de la scène, après une conférence publique donnée par un fonctionnaire du Quai d’Orsay. Pour Laurent Bigot, sous-directeur Afrique occidentale du Quai d’Orsay « le Burkina Faso pourrait être le 2e pays à s’effondrer après le Mali »i. Une telle sortie, comme peut l’imaginer n’a pas plu à Ouagadougou. Le ministère Burkinabè des affaires étrangères s’est alors fendu d’une contre attaque traitant le fonctionnaire français de tous les noms d’oiseaux.

Quelle est l’analyse

de M Bigot ?

Le diplomate français, après avoir dépeint la situation malienne, affirme, qu’« il y a des pays qui sont parfaitement dans la même situation que le Mali », et qu’il pense que le Burkina Faso est un bon exemple qui sera peut-être le prochain sur la liste à s’effondrer… Pour Monsieur Bigot, notre pays n’a « pas d’armée, pas de classe politique », a « une société civile plus ou moins organisée,… surtout une économie en coupe réglée par le clan présidentiel,… une corruption qui dépasse l’entendement », et a « une implication dans les trafics de la sous région… »

 

Voilà l’analyse du diplomate français. Sur le premier point. Y a-t-il une classe politique au Burkina Faso ? Il y a effectivement un semblant de classe politique. La démocratie burkinabè est connue pour être difforme. Une majorité hypertrophiée et une opposition lilliputienne. Le premier parti de l’opposition a seulement cinq députés. Pendant les présidentielles, aucun challenger du président ne fait 10% des suffrages. Le président caracole en tête avec des scores soviétiques de 80% et poussière. En plus de vingt ans de processus démocratique, l’assemblée nationale est dominée par la même majorité. Le Mali de ATT n’avait pas fait pire. L’assemblée nationale malienne avait, contrairement à la notre, une composition plus diversifiée. Même les Omar Mariko, qui étaient les marginaux du régime, avaient trois députés. Si le SADI (c’est le parti de Omar Mariko) était burkinabè, il n’aurait jamais eu de député.

Le ministère burkinabè des affaires étrangères considère cette analyse du diplomate français, comme « une injure » et « une méconnaissance » du Burkina où « le rôle de premier plan (de la classe politique) a permis de garantir au pays sa stabilité et de l’inscrire, résolument, sur le chemin de la démocratie et de la bonne gouvernance ».

 

Il faut donc admettre qu’il doit avoir beaucoup d’ignorants de la réalité du Burkina Faso, dont le MAEP, qui dans son rapport de 2008 avait dit à peu près la même chose sur la politique burkinabè. Le MAEP qualifiait ainsi le système politique burkinabè : « un système politiqué verrouillé et essentiellement concentré entre les mains d’un individu et d’un groupe, excluant toute possibilité d’alternance ». S’il en fallait une preuve supplémentaire de ce qu’il n’ya pas de classe politique au Burkina, en plus de vingt ans au pouvoir, Blaise Compaoré n’a jamais jugé son opposition digne de s’asseoir à sa table. Encore moins de l’informer sur les médiations qu’il ne cesse d’entreprendre au nom du Burkina.

 

Deuxième point, y a-t-il une armée au Burkina Faso ? Il est difficile d’y répondre. La seule chose indiscutable, c’est qu’elle est en crise. Raison pour laquelle, le président est en même temps ministre de la Défense, depuis plus d’une année. S’il n’a toujours pas cédé le poste à un ministre, c’est que le travail de restructuration n’est pas encore achevé. Au Mali, en dehors des experts, et notamment des diplomates, personne ne savait que cette armée, qui avait donné du fil à retordre à la notre en 1985, lors de la deuxième guerre Mali-Burkina, où elle est apparue mieux équipée, n’était qu’un tigré de papier. Peut-être faudrait-il commencé effectivement à s’interroger sur la situation de notre armée ? La réputation qui lui est faite correspond-elle à la réalité ? Est-elle en mesure de faire face à une agression du type de celle qui a déstabilisée le Mali ? Ce que disent à l’heure actuelle, les experts, c’est que les groupes islamistes qui contrôlent actuellement le nord Mali, sont mieux équipés que le Burkina et le Mali réunis.

 

A présent qu’en est-il de « l’économie en coupe réglée par le clan présidentielle…une corruption qui dépasse l’entendement ». Les résultats de l’enquête parlementaire y répondent parfaitement. Depuis quand, dans une gouvernance économique orthodoxe, est-il possible d’accorder « 20 avenants » à une entreprise dans un même marché ? La société SACBA TP, qui se trouve être celle de la belle mère du président, est celle qui a bénéficié de « 20 avenants ». Le dernier a été accordé, en décembre 2012, pour un montant de plus de trois milliards de francs cfa, pour des « travaux supplémentaires » non spécifiés.

Qu’en est-il « de l’implication dans les trafics de tout genre » ? Le régime de ATT, vers la fin, a été accusé d’avoir trempé dans le trafic de la drogue, en laissant les narco trafiquants investir le Nord du Mali. Dans quoi est alors impliqué les nôtres ? Les diamants (libérien et Sierra Leonais) ont-ils été remplacés par les rançons ? Quand un diplomate de la trempe de Bigot le suggère, ça commence à devenir sérieux. 

 

Un investissement

non valorisé

Luc Adolphe Tiao, à qui nous souhaitions en mai 2011 « Bienvenue dans la merde », c’est bien « démerdé ». Son atout essentiel, son honnêteté, a permis de ramener le calme. Il lui restait de gagner la paix. Des reformes inclusives y auraient concouru. Mais encore une fois de plus, le processus a été conduit contre d’autres burkinabè, pour finalement ne plus intéresser vraiment personne. Les élections couplées de décembre prochain, qui sont aujourd’hui le point de mire, viendront constater que rien n’a été réglé. La fragilité sociale et politique du pays s’est encore aggravée, avec l’irrédentisme identitaire qui s’exacerbe chaque jour, un peu plus. Alors, il faut prendre au sérieux la mise en garde de M Bigot : « après le Mali, le Burkina pourrait-être le prochain sur la liste ». On touche du bois évidemment. n

 

Par Newton Ahmed BARRY

i C’était le 2 juillet 2012, lors d’un séminaire organisé sur le Sahel, à l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI