rmck_meeting_bobo.jpg1966-2015 : 46 ans que le Burkina n’a pas connu de président civil, démocratiquement élu. Le 29 novembre 2015 il sera mis fin à ce cycle indien et il faut espérer que ce soit pour de bon. Roch Marc Christian Kaboré à qui le témoin est échu est le deuxième président civil élu en 55 ans d’existence de notre pays en tant que nation souveraine. Le contexte, marqué par les événements de notre histoire récente place ce quinquennat sous le signe de la rupture avec le passé. C’est donc le défi que doit relever le nouveau président dans un contexte où il est contraint à négocier une majorité stable pour gouverner

Roch Marc Christian Kaboré est un cacique de l’ancien régime. Pourtant les Burkinabè ne lui ont pas tenu rigueur pour cela. Ils l’ont voté à 53,46%, un score très confortable qui lui a permis de passer dès le premier tour. A l’Assemblée nationale, son parti le MPP a engrangé 55 sièges sur 127. La majorité absolue étant de 64 sièges, il y a un gap de 9 sièges qu’il lui faudra négocier. La composition du parlement laisse entrevoir des possibilités de constituer cette majorité. De fait, des négociations entreprises sous la houlette de Salif Diallo semblent avoir porté des fruits. Il faudra encore attendre la divulgation des résultats pour connaître les termes des accords qui ont été passés. Entre l’alliance structurelle que le MPP souhaite avoir avec le parti de Me Bénéwendé Sankara et les divers accords avec les autres, Roch Marc Christian peut compter sur au moins 69 députés. C’est 6 de plus que ce qu’il faut pour gouverner. Mais au-delà de cette arithmétique, il y a des enseignements qu’il faut tirer des votes. Blaise Compaoré a outrageusement dominé la scène politique nationale. Les majorités qui lui étaient constamment acquises lui ont fait croire qu’il pouvait tout se permettre. Le Tuk guilli avait créé une mentalité dominatrice qui a été source de toutes les dérives. Il faut croire que les Burkinabè ont exprimé le 29 novembre dernier leur rejet de ce système. En contraignant le parti de Roch Marc Christian à négocier une majorité, c’est un message d’une gouvernance équilibrée faite de modération qui lui a été envoyé. Le MPP n’ayant pas suffisamment de sièges pour gouverner seul, ce sera autour d’une plateforme minimale que les accords vont être conclus. Ce qui permettra à chaque partie contractante de disposer d’une feuille de route dont chacune doit en être la sentinelle tout en étant aussi responsable devant ses militants. Pour autant, cela ne veut aucunement dire que le MPP doit s’en tenir à cette plateforme minimale. Etant comptable devant les militants du programme qui l’a consacré comme le parti dominant, le MPP a l’obligation d’exécuter ledit programme. Et il peut le faire sans forcément rencontrer l’hostilité des autres partis y compris ceux de l’opposition.

Quelle opposition à l’Assemblée nationale ?
Le parti de Zéphirin Diabré a annoncé vouloir rester dans l’opposition. Avec ses 33 députés auxquels s’ajoutent ceux des autres partis comme le CDP, on aura des forces sensiblement égales 69/58. Il s’agit cependant d’une sommation arithmétique qui ne se traduit pas forcément par une alliance stratégique entre ces partis de l’opposition encore moins par une homogénéité politique ou idéologique. C’est pourtant cet amalgame qui est vite fait alors que les partis de l’opposition n’ont pas encore défini leurs marques. Cela se fera sans doute à l’occasion du discours de politique générale du nouveau premier ministre devant l’assemblée nationale. C’est à partir de ce moment que l’on connaitra la disposition de chacun de ces partis. En ce qui concerne l’UPC, la récente déclaration de son 2e vice-président, Louis Armand Ouali laisse penser qu’il n’y a pas d’unanimité sur la question des alliances. Ce dernier se prononce en effet pour une alliance stratégique avec le MPP en vue de constituer une majorité forte pour finir le travail entrepris ensemble au sein du CFOP. L’idée est que le CDP conserve encore des bases solides qui ne peuvent être dessouchées (ou dessoukées comme disent les Haïtiens) à partir d’une élection. Il y aurait donc encore beaucoup à faire. Mais cette réflexion aurait dû être menée au sein du CFOP pour tracer ensemble, au-delà du refus de la modification de l’article 37 et du Sénat, ce qui pourrait constituer une plateforme programmatique commune. Cela n’a pas été fait. Pire, le CFOP a même été prématurément dissous et chaque parti a fonctionné en vase clos. Certes la pression de l’opinion publique a emmené les responsables des partis de l’ex CFOP à créer une structure de coordination. Mais les ambitions des uns et des autres n’ont pas permis de mener une analyse lucide de la situation et d’envisager quelque chose de commun. Pire, la campagne s’est menée dans un esprit pas toujours républicain et cela a laissé des traces ici et là. Difficile d’ignorer cela. A présent qu’est-ce qui peut être fait ensemble ?

On peut s’opposer sans entrer à reculons dans l’histoire
Il appartiendra à l‘histoire de restituer les actes et les paroles des uns et des autres tout au long de l’année 2015, riche en rebondissements. Beaucoup de choses ont en effet été dites en ce qui concerne les compromissions supposées des uns et des autres avec les putschistes du 16 septembre. La diabolisation du CDP (et tout ce qui lui est proche ou supposé lui être proche) a pu fonctionner comme fonds de commerce électoral et une des conséquences a été l’absence d’une réflexion politique pertinente et sereine qui prenne en compte non pas que des intérêts partisans mais aussi et surtout l’intérêt supérieur du pays et du peuple burkinabè. Le MPP est le parti qui détient aujourd’hui les rênes du pouvoir. C’est à lui de proposer aux autres partis une plateforme républicaine qui peut s’étendre jusqu’au CDP. Personne ne devrait à priori être rejeté s’il accepte d’adhérer à cette plateforme d’idées et d’actions. Sauf à considérer que le CDP est devenu du jour au lendemain un parti fasciste, il n’y a pas de raison de l’exclure, au prétexte que ses premiers responsables se sont laissé abuser par Blaise Compaoré. Les premiers responsables du MPP sont bien placés pour comprendre cela. Mais c’est aux dirigeants actuels du CDP d’opérer la rupture d’avec ce que le peuple a rejeté à travers son insurrection. Le reste relève de l’opportunité politique pour ne pas dire politicienne. Avec le parti de Zeph, bien que l’orientation idéologique soit différente, il ne doit pas être difficile de conclure un pacte républicain visant à renforcer les bases d’un Etat démocratique, à relever une économie moribonde afin de répondre aux priorités nationales que sont l’emploi des jeunes, l’éducation et la formation professionnelle, la santé des populations. Ce sont autant de choses qui figurent dans le programme de l’UPC qui pourraient recevoir un appui conséquent de ce parti tout en restant en dehors de la majorité présidentielle. La démocratie a besoin d’une opposition conséquente et crédible afin de ne pas laisser prospérer le laisser-aller et les mauvaises habitudes qui font généralement florès les lendemains d’euphorie. Quand on voit les attentes gloutonnes de goinfres politiques qui piaffent d’impatience, l’existence de contrepoids à la fois à l’extérieur et à l’intérieur du pouvoir est bien nécessaire, au regard de la forte pression qui ne va pas manquer de peser sur les épaules du nouveau président. Si Roch Marc Christian Kaboré est aujourd’hui président c’est parce que dans l’offre politique qui est faite au peuple, c’est lui qui rassure le plus, à la fois par son tempérament, sa modestie et surtout sa capacité à rassembler des hommes différents. Plus que jamais, il aura besoin de tous ces atouts pour réussir le quinquennat qui s’ouvre. Et comme l’a dit Ouali Louis Armand de l’UPC son échec ne sera pas seulement celui du MPP mais celui de l’ensemble du CFOP et du peuple insurgé.

Par Germain B. NAMA