Chose promise, chose due ! L’Evénement vous présente dans cette parution l’interview de Boureima Yobi sur l’autopsie de l’enseignement technique au Burkina Faso annoncée dans le N°348 du 25 avril dernier. Professeur au lycée La Tornelle Sarcelles en France, chargé de la formation initiale et continue à l’aéroport de Paris, conseiller pédagogique, l’homme a consacré 33 ans de sa vie, (de 1970 à 2003), à l’électrotechnique. Curricula, organisation du bac F3, un domaine des affairistes. C’est le diagnostic qu’il fait de l’enseignement technique. Lisez plutôt !

yobi-2.jpgQuelle analyse faites-vous sur l’enseignement technique, de façon générale, au Burkina Faso ?
La question est un peu complexe mais l’analyse que je fais est à la fois simple et compliquée. Simple pour la simple raison que depuis que les coopérants français sont partis en 1982, ceux qui ont pris le Lycée Technique National Aboubacar Sangoulé Lamizana (LTN/ASL, ex Lycée Technique de Ouagadougou plus connu sous le nom de LTO), n’ont absolument rien, rien, rien changé. Les programmes de 82 et les programmes de maintenant ne sont plus les mêmes. Seulement, je me rends compte qu’ici ce sont toujours les mêmes. Cela veut dire qu’il n’y a eu aucune innovation. Communément on dit : ils ont été chaussés mais les chaussures sont usées. Je vois que le pays fonctionne sans référentiels. Il y a un programme que les coopérants ont laissé mais ils ne pouvaient pas avoir de référentiels à l’époque pour la simple raison qu’ils sont venus juste pour enseigner. Leur rôle ce n’était pas de créer un référentiel. Si on va continuer sur cette voie en disant qu’on va développer l’enseignement technique, ce n’est pas la peine. C’est aller droit dans le mur.

Quand vous parlez de référentiels, cela renvoie à quoi exactement?
Le contenu des référentiels ce sont les programmes mais dans les programmes il faut définir les capacités à viser et à atteindre. C’est l’enseignement par objectifs. Le Lycée Technique National va mettre huit heures pour le câblage alors qu’ici (NDLR : au Lycée Technique Yobi) j’ai deux heures. Il y a un référentiel pour les examens, il y a un référentiel sur comment implanter un atelier. Les inspecteurs doivent [les] écrire pour montrer aux professeurs comment ils doivent travailler. Ce n’est pas fait. D’où la confusion totale dans les matières à enseigner. C’est le cas par exemple de l’électrotechnique et de la physique appliquée. Au niveau du Lycée Technique National, on devait avoir plusieurs corps: électrotechnique, physique appliquée, automatisme, dessin. Il y a un autre problème très grave. En BEP (brevet d’études professionnelle), il n’y a pas de livres. Les professeurs qui assurent le F3 ont leurs cahiers de F3. Ce sont les mêmes cours de physique appliquée qu’ils dispensent en BEP, avec un niveau catastrophique en mathématique. Ah oui ! Le référentiel est important et même très important. On nous dit que le référentiel coûte cher. Ça ne coûte pas cher. C’est chaque pays qui élabore ses référentiels en fonction de ses sensibilités. Il réunit les professeurs et les inspecteurs. Mais l’Etat s’est désengagé et c’est la catastrophe. Personne ne sait aujourd’hui ce qui est au programme. C’est le Lycée Technique National qui le définit.

Vous trouvez qu’au Burkina Faso on fait de la physique appliquée en lieu et place de l’électrotechnique. Quelle est la différence entre les deux ?
La physique appliquée c’est de la théorie. On étudie les transformateurs, les alternateurs. L’électrotechnique c’est l’étude des systèmes: monte-charge, traitement de surface, station d’arrosage, l’énergie solaire. Aucune platine dans ce pays n’a de transformateur. Aucune platine dans ce pays n’a de boutons poussoirs fixés. Normalement les élèves doivent câbler dans une armoire. Aucun ne câble dans une armoire. Il y a des lycées qui n’ont même pas de platines. Les élèves câblent sur des morceaux de bois.

En parlant de l’absence de référentiels, vous avez pris l’exemple du Lycée Technique National Aboubacar Sangoulé Lamizana. Mais il y a d’autres établissements techniques, surtout privés. Qu’en est-il dans ces lycées ?
La plaie vient du Lycée Technique National. Les autres lycées ont eu des agréments mais en même temps des désagréments parce qu’ils n’ont pas de professeurs. Ce sont les professeurs du Lycée Technique National qui envoient leurs copains dans ces établissements. Concernant le mien, au début j’y ai pris des professeurs mais ils ne sont plus jamais revenus. Ils savaient que j’ai des référentiels et des manières de travailler. Cependant les jeunes (Ndlr, les enseignants) n’ont pas tort. Aucun des gouvernements qui se sont succédé ne faisait son travail, donc eux se débrouillent comme ils peuvent. Maintenant, là où ils ont eu tort c’est de profiter de cette situation pour faire du commerce parallèle et s’enrichir.

Concrètement, en quoi consiste ce commerce parallèle ?
En début d’années les parents s’adressent au Lycée Technique National pour pouvoir orienter leurs enfants. Ceux-ci leur disent : allez-y au Lycée la Jeunesse, à Jean-Paul II, au Lycée polytechnique de Tanghin, etc. En définitive, ils ont installé des lycées où ce sont eux-mêmes qui pilotent.

Vous êtes de ceux qui critiquent la manière d’organiser le bac technique au Burkina Faso. Pourquoi ?
Je ne peux pas parler de l’organisation du bac sans parler des référentiels. Voilà des gens qui se disent bacheliers mais ils n’ont jamais fait de philosophie, de physique chimie, de sciences de la vie et de la terre. L’anglais et le français c’est à petite dose. Donc ces bacheliers, ils sont invendables. Aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Tout le monde n’arrête pas de dire que le bac F3 est un bac maison. La partie pratique, machines et essais, ce sont dix sujets. Les professeurs donnent ces sujets corrigés, avec certains qui sont complètement faux (Ndlr : il brandit un schéma tiré du cahier Réussir l’Essai des machines électriques en Tle F3, qui serait conçu par des enseignants du LTN/ASL et vendu aux élèves). Les élèves les apprennent par cœur et les vomissent. Quant aux sujets machines, c’est très grave. Ils sont d’une aberration. Dans les années 2005, un sujet machine, par exemple la génératrice, on la faisait aussi bien à vide, à charge et à rendement. Aujourd’hui, c’est un sujet pour la machine à charge, un sujet pour la machine à vide, un sujet pour le rendement. Quand je regarde la teneur des lycées, même le CAP en France est plus costaud. C’est cela qui me fait peur. Les mêmes sujets je les ai. Ce sont les mêmes que l’on donnait au CAP en France dans les années 1982.

Qu’est-ce que des matières comme la philosophie viennent faire dans la technique ?
Un élève qui a le bac mais qui n’a pas fait philosophie, sciences de la vie et de la terre, mathématiques, physique chimie, est invendable. Il n’a pas de culture générale et donc il aura énormément de problèmes à l’université.

On a remarqué que le déroulement du bac technique peut prendre un mois, peut-être plus. Qu’est-ce qui explique cela ?
En 2008, quand le Lycée Yobi devait être centre d’examen, le directeur de l’office du bac, Constant Sawadogo, m’a dit : « Monsieur Yobi, les sujets [pour la pratique], normalement c’est trois heures mais vous pouvez aller jusqu’à cinq heures à cause du matériel ». Je lui ai demandé s’il a vu mon matériel. Par jour je peux faire passer 72 élèves. En dix jours ça fait 720. Eux ils ont choisi plus d’un mois pour pouvoir se faire le beurre.

Vous être ingénieur électrotechnique. Actuellement vous totalisez au moins 40 ans d’expérience dans l’enseignement technique. Au regard des problèmes qui minent l’enseignement technique au Burkina Faso dont vous venez de faire cas, avez-vous entrepris une démarche pour améliorer la situation ?
J’ai entrepris sans entreprendre. J’ai fait des demandes d’audience. En fin de compte, les ministres, je ne les ai jamais rencontrés. A l’époque il y avait Joseph Paré que je n’ai jamais vu. Il y a Youma Zerbo qui était ministre délégué, il est venu inaugurer l’établissement, je ne l’ai plus jamais revu. Tout récemment j’ai essayé de rencontrer Jean Martin Coulibaly, je ne l’ai pas vu. Le seul que j’ai rencontré c’était Filiga Sawadogo et ça été une catastrophe. Pourtant il est au courant de tous ces problèmes. De toute façon le Lycée Technique National a tellement miné le terrain. L’année passée, son responsable des travaux, Oumane Soré m’a dit : «Vous n’avez pas vu les gens que vous deviez voir ». C’était en 2015 quand ils sont venus voir le matériel pour que je sois centre d’examen. Il m’a sorti la phrase assassine :« Maintenant que vous êtes centre vous serez connu». En un mot ils ont tout fait pour que je ne sois pas connu.

Quelles propositions avez-vous à faire pour redresser la barre?
Il faut tout remettre à plat, créer des systèmes et des sous-systèmes. A l’époque c’était cher mais maintenant il [suffit] de savoir à quelle porte taper. Il faudra nommer par arrondissement des inspecteurs qui vont chapeauter les lycées techniques, des inspecteurs pour les examens, des inspecteurs pour les référentiels. Faites une différence totale entre le BEP et le bac F3. Pour le moment, ceux qui dispensent les cours de F3 s’attachent au programme alors que le programme n’est pas un référentiel. Les cours qu’ils dispensent en BEP sont les mêmes qu’ils dispensent pour le bac F3. Pourtant, s’il y avait des référentiels, les cours de F3 seront différents de ceux du BEP. Il faut créer [également] des secondes techniques qui vont conduire à un bac professionnel. L’autre élément, c’est la compétence des enseignants. Il y a des appareils qu’ils ne savent pas faire fonctionner. Je ne les sous-estime pas. Ça fait 11 ans que je suis ici. Quand je fais le point, il n’y a pas d’enseignants pour ça. Il faut former les professeurs. En conclusion, c’est une question de volonté politique et de disponibilité.

Itw réalisée par Gaston Bonheur SAWADOGO