110 entreprises sinistrées sans dédommagements

azalai_hotel.jpg
Près de 53 milliards de dégâts économiques

Il y a deux ans, les 30 et 31 Octobre, le Burkina était en ébullition. Hommes, femmes et jeunes, tous mobilisés, guerroyaient contre le régime Compaoré. A l’occasion du deuxième anniversaire de cette victoire arrachée de hautes luttes, on continue de pleurer les morts, de prendre soin des blessés, de dédommager les victimes, de raconter l’événement et d’écrire l’histoire. Malheureusement, on ne se souvient guère des multiples entreprises détruites ayant entraîné la perte de près de 5000 emplois. Une justice sociale à deux vitesses, préjudiciable à la relance de l’économie du pays.

Le déferlement humain sur Ouagadougou et sur les principales villes du pays, en ce mois d’octobre de l’année 2014, a semé tristesse et désolation dans les rangs des entrepreneurs. En deux jours, l’insurrection a presque tout ravagé sur son passage. Pillages, saccages, destructions d’entreprises privées notamment hôtels, institutions financières, banques, galeries d’objets d’art, sociétés d’ingénierie, entreprises BTP, industries, magasins de vente de riz, de cycles et même aussi, magasin du Programme Alimentaire Mondial (PAM). Le bilan est lourd. Selon l’institut Free Afrik, les dégâts économiques sont évalués à près de 200 milliards de Fcfa. Par contre, la Chambre de Commerce et d’Industrie du Burkina Faso (CCIB) les a évalués à 52 milliards 332 millions 472 mille 471 Fcfa. Et si le rapport de Free Afrik intitulé « Rapport économique sur la crise économique consécutive à l’insurrection populaire au Burkina Faso » est rendu disponible, celui de la CCIB est encore sous le sceau du secret et est donc réservé à la hiérarchie. L’écart qui sépare les évaluations faites par les deux structures est si grand qu’il ne peut pas ne pas retenir l’attention. Ainsi au niveau de la chambre de commerce et d’industrie du Burkina Faso, une source proche du dossier explique que la commission qui a travaillé s’est exclusivement occupée du cas des entreprises relevant du secteur privé. Elles sont au nombre de « 110 à travers le pays » a-t-elle précisé.

Des entreprises sinistrées
S’il est difficile d’avoir la liste exhaustive de ces entreprises auprès de la CCIB, il est, en revanche, loisible de constater dans le rapport de Free Afrik que mention a été faite de la destruction de l’hôtel Azalai (4 étoiles) au centre ville qui avait accueilli et hébergé les députés la veille du vote de la loi, de Joly hôtel (4 étoiles) et de l’hôtel de l’amitié à Ouahigouya. Subséquemment, on y découvre une estimation en ces termes : « les investissements initiaux dans les trois complexes hôteliers (Azalai, Joly et dans une moindre mesure l’hôtel de l’amitié étaient inférieurs à 10 milliards de Fcfa. En conséquence et au regard des dégâts physiques causés, les coûts sont évalués au total à moins de 5 milliards ».
Quant au secteur bancaire et institutions financières bancaires privés, on retient du rapport, qui met en exergue le cas de Coris Bank, une perte de 2 milliards de Fcfa environ pendant que Ebomaf avance la somme de 2 milliards pour le pillage de son magasin, à en croire toujours le même rapport. Il y est souligné par ailleurs que Cathwell indique 900 tonnes de riz et le Mena 12 tonnes de vivres destinées aux cantines scolaires. L’institut ne s’est pas arrêté en si bon chemin. 2000 motocycles seraient emportées à watam avant de conclure que « la petite économie, le secteur informel, l’ensemble de l’économie sociale et associative ont reçu des chocs ».

4481 emplois perdus selon la CCIB
Alors que Free Afrik est resté muet sur le nombre d’emplois perdus, la CCIB, elle, en donne les statistiques. Notre informateur se montre précis : «  emplois permanents : 1741 ; emplois temporaires : 2740 » soit 4481 travailleurs livrés au chômage. Un chiffre proche de celui publié par les sept centrales syndicales du pays et la vingtaine de syndicats autonomes qui, dans un communiqué conjoint, se sont prononcés sur le sujet. Devant la presse le 18 décembre 2014, ils ont déclaré que « les destructions subies par un certain nombre de sociétés ont jeté à la rue près de 5.000 travailleurs ». Le cas de l’hôtel luxueux voisin de l’Assemblée nationale qui paraît le plus inquiétant a été cité en exemple avec le licenciement de ses 200 salariés. Tout comme cette société minière dans le Bam, sur laquelle notre source proche du dossier à la CCIB est revenue et qui aurait perdu près de 10 milliards. L’un dans l’autre, les syndicalistes ont jugé qu’il est urgent que soient prises des dispositions. « Nous attendons des autorités qu’elles prennent des mesures afin que lesdites sociétés puissent reprendre, au besoin en nationalisant certaines d’entre elles », ont martelé les syndicats.

De Zida à Roch en passant par Kafando
Le comité ad’ hoc mis en place par le premier ministre Yacouba Isaac Zida, alors chef de l’Etat, avant la passation des charges au président de la transition, a donné aussi les conclusions de son rapport. Il en est ressorti 260 cas d’atteintes aux biens privés. On note de nombreuses destructions de biens privés (personnes physiques et morales) a expliqué Mérindol Clarisse Ouoba, présidente du comité ad’ hoc et enseignante chercheur à l’unité de formation et de recherche Sciences juridiques et politiques (UFR-SJP) à l’université Ouaga 2.
Selon elle, le comité a « fait une photographie des faits », et n’est pas « une mission d’enquête chargée d’évaluer quantitativement les dégâts », déclare-t-elle tout en nuançant que « des dispositions seront prises par l’autorité compétente ». Malheureusement, elles n’ont pas été prises par le président de la transition Michel Kafando. Aujourd’hui, c’est au président démocratiquement élu Roch Marc Christian Kaboré que revient cette responsabilité. Et cela se fait toujours attendre…

Par Raphael Aspavati

Quid des dédommagements ?

kosyam_199.jpg
A l’occasion de la célébration du deuxième anniversaire de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre, l’économie est peu présente dans les débats et dans la parole des acteurs. On feint d’oublier ces nombreuses entreprises sinistrées et ces milliers de travailleurs contraints au chômage.

Le dédommagement n’est pas pour demain. C’est le moins qu’on puisse dire au regard de l’évolution de la situation. Aucune des 110 entreprises listées par la Chambre de commerce et d’industrie du Burkina Faso comme victimes de l’insurrection n’a reçu le moindre kopeck de l’Etat burkinabè. Une information confirmée par plusieurs sources. La première, proche de la CCIB, a fait remarquer qu’à la date d’aujourd’hui, aucune de ces entreprises n’a été indemnisée. Mais pour qu’on en arrive là, il faut que leur dossier soit étudié. A la connaissance de notre source, aucun débat n’a été ouvert à ce sujet. Et pourtant, le rapport qu’on garde encore très confidentiel dans l’antichambre de la CCIB date de décembre 2014 et a été transmis comme cela se doit au ministre du commerce, à celui de l’économie et au Premier ministre. L’Etat étant une continuité, nul doute que les nouvelles autorités ont eu connaissance du rapport. Mais au constat, c’est un silence qui entoure ce dossier tout aussi important que les autres. En principe, c’est un tout indissociable qui doit être examiné pour une solution d’ensemble même s’il doit y avoir des priorités. Les syndicalistes ont beau marteler que des mesures idoines doivent être prises, le comité ad ’hoc par l’entremise de sa présidente Mérindol Clarisse Ouoba a dit au cours de sa conférence de presse de présentation de son rapport préliminaire que des recommandations ont été faites dans ce sens. Mais rien n’y fit.
La deuxième source, une comorienne, gérante d’une société sinistrée déplore le mutisme des autorités au sommet de l’Etat. Constat d’huissier en main, c’est avec indignation et lamentations qu’elle parle de son vécu quotidien après avoir perdu tout son investissement évalué à une vingtaine de millions de Fcfa au deuxième jour de l’insurrection. Aujourd’hui, dit-elle, elle et son mari sont obligés de tenir un kiosque pour survivre. Mère de deux enfants et ingénieure de profession, elle a toujours le regard tourné vers le gouvernement qu’elle appelle de tous ses vœux à faire quelque chose pour les relancer. Fort malheureusement, personne n’en fait une préoccupation. Les différents acteurs qui embouchent la trompette glorieuse de l’insurrection savent se donner dans le sensationnel en réclamant l’actif et non le passif. Certains d’entre eux ont eu à réclamer le plus grand nombre de morts au compte de leur parti. Le tollé qui s’en est suivi a montré le caractère cynique de cette revendication. Un peu comme si cela ne suffisait pas, un autre en l’occurrence le député Alassane SAKANDE, président du Groupe Parlementaire MPP à l’ouverture des deuxièmes journées parlementaires du Groupe MPP, le 22 septembre 2016 à Léo dans la Sissili, a réclamé la paternité de l’insurrection. « … la décision de lancer l’insurrection a été prise à notre Bureau Politique National du 25 octobre 2014 au CENASA. A César ce qui est à César » a-t-il déclaré à la stupéfaction générale de ses compatriotes. Sur ce, on s’en remet à la vérité de l’histoire un jour. Mais que diantre ne prennent-ils pas la responsabilité de dédommager les entreprises sinistrées pour relancer l’économie nationale via le secteur privé ? Et que dire des emplois perdus ? C’est le statut quo. Aucune avancée. A la chambre de commerce et d’industrie du Burkina Faso, on dit que chacun se débrouille. Au niveau des syndicats, « le constat est là et patent que l’Etat n’a réinséré aucun de ceux qui ont perdu leur emploi. » Or, il est de notoriété publique qu’en Afrique et au Burkina Faso, derrière un travailleur se trouvent plusieurs bouches à nourrir. Ainsi la destruction des 5000 emplois comporte de fâcheuses répercussions sur plusieurs autres personnes et même sur le pouvoir d’achat du burkinabè. Ce qui a amené M. Nabi B. Gilbert, SG de l’Union des travailleurs domestiques et de gardiennage du Burkina Faso (UTDG) à conclure que « l’insurrection, vu sous l’angle des emplois, n’est pas un bon changement ».

Raphael Aspavati