A Guenon, petit village près de Tiébelé, dans la province du Nahouri, deux familles princières se sont affrontées de façon sanglante et mortelle. La dispute portait sur la succession au trône. A Diapaga, chef-lieu de la province de la Tapoa (situé à près de 500 Km à l’Est de Ouagadougou), la population est en proie elle aussi à un conflit de succession au trône. Depuis maintenant trois ans, les trois prétendants au pouvoir n’ont pas réussi à briguer le trône par les voies traditionnelles. Le samedi 31 mars dernier, le roi du Gourma avait convoqué les prétendants pour désigner l’un des leurs pour hériter du bonnet de sa Majesté Hantouaro, le dernier chef de Diapaga qui s’est éteint en 2009. La tension était montée, avec les risques que cela pouvait entrainer sur la paix sociale. Depuis, deux clans s’étaient formés avec chacun son chef. 

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Sur son trône, sa majesté Yenmiama, désigné par le roi du Gulmu

Une grosse incertitude a plané sur la ville de Diapaga toute la nuit du jeudi au vendredi 20 avril. La journée du jeudi a été tout aussi menaçante. La nuit fut néanmoins calme malgré les 40° de chaleur mais la peur et la suspicion étaient là. Deux camps s’épiaient depuis le 31 mars, date de la désignation du chef de Diapaga par Sa Majesté Koupiendieli de Fada N’Gourma. Le 20 avril devrait être la consécration pour Alphonse Coulidiati qui a pris désormais le nom de Yenmiama (Sa Majesté). Le nouveau chef et ses partisans ne s’attendaient pas à voir dérouler le tapis rouge. La rivalité entre les camps adverses n’avait cessé de prendre de l’importance depuis que la succession au trône est ouverte et plus encore depuis le début de ce mois d’avril. C’est dans cette atmosphère que le soleil s’est levé sur la ville de Diapaga ce 20 avril. Un petit monde a passé la nuit en veillant devant le palais du chef, nouvellement dressé. C’est une case avec un toit conique, le tout fait de paille, de bois (les poutres) et de lianes. La case comprend deux ouvertures sans portes qui se regardent et par lesquelles on peut accéder à la grande concession du chef ou en sortir. Selon Julien Coulidiati, fils aîné du chef, « ce sont plus de 200 jeunes qui ont construit le palais pendant une semaine et avec des normes particulières ». A l’intérieur du palais, la terrasse damée par les princesses a été recouverte de carreaux et revêtue d’un lourd tapis. Il y a, adossée sur un côté, une sorte d’estrade surmontée d’un fauteuil. C’est le trône du chef. Au dessus du trône, se trouve suspendu un œuf d’autruche pendant qu’un autre œuf est niché sur la pointe du toit et visible de l’extérieur. « Ce sont de vrais œufs d’Autruche », précise un des hommes du chef. Dans la cour, les gens vont et viennent, certains conversent en aparté. À côté de la concession, quelques personnes s’affairent sur la carcasse d’un bœuf fraichement abattu. C’est une journée festive qui s’annonce ainsi. Elle a commencé plus tôt. A 4h du matin, le chef est sorti de sa retraite. Pendant une semaine et conformément à la tradition, il a été isolé dans une case d’une concession du village. Sa sortie s’est accompagnée de l’exécution de rites avec des sacrifices offerts aux ancêtres. Le chef a été accompagné jusqu’à sa concession où il va occuper le nouveau palais. Le rituel s’est poursuivi avec d’autres actes accomplis loin des yeux des profanes. A 8h30, on annonce une nouvelle apparition publique du chef. Le public se rue dans la cour. Le chef est au milieu d’une foule, il est vêtu d’une tenue et de parures qui ne laissent pas de doute sur le titre qu’on lui attribue. Sa tête est couronnée d’un bonnet rouge, des bracelets aux poignets et, un grand collier pend à son cou. Dans la cour, une monture l’attend. Le chef monte sur un cheval rouge, lui aussi paré. Mais le cheval ne bougera pas, les femmes lancent quelques youyous et le chef redescend. C’est en marchant à côté du cheval qu’il entre dans le palais et s’installe sur le trône. Les griots chantent des louanges et les gens viennent s’amasser à genoux ou assis devant le chef en signe de déférence. C’est l’intronisation, font savoir les proches du chef. Selon le patriarche des familles Coulidiati, qui assurait depuis trois ans l’intérim de la chefferie, « une fois qu’il [ndlr : l’élu] sort de sa case de retraite, il est devenu chef ». Et pourtant ! L’intronisation ne s’est pas passé exactement comme il se devait. Un bonnet n’a pas pu être remis au chef.

 

Une intronisation sous surveillance policière

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Il aurait pu ne rien se passer ce 20 avril si la famille du chef n’avait pas déjà engagé certaines dépenses irréversibles. Pour cause, l’intronisation avait été presque interdite par les autorités locales qui ont proscrit toute manifestation populaire. La décision a été prise par le Gouverneur de la région de l’Est suspendant les cérémonies d’intronisation. 48h avant, la radio locale a diffusé en boucle le communiqué appelant au calme et au respect de la décision de suspension. « C’est une mesure de prudence », justifie le Haut commissaire qui dit privilégier la prévention. Selon Julien Coulidiati, c’est le mercredi 18 avril à 18h que quatre émissaires du roi de Fada sont venus l’informer de la suspension de la cérémonie d’intronisation par le Gouverneur. Deux heures plus tôt, ces mêmes émissaires qui sont en fait des ministres du roi étaient venus discuter avec Julien des modalités pratiques de l’intronisation. C’était à Fada et ces ministres devraient se rendre à Diapaga en compagnie d’une délégation de notables de Diapaga. Ce sont ces ministres qui devraient remettre le bonnet au nouveau chef, au nom du roi de Fada. Cette remise de bonnet (un bonnet en cotonnade différent du bonnet rouge remis au chef par le patriarche) n’aura pas lieu finalement puisque le roi de Fada a observé la décision du Gouverneur. L’intronisation a consisté seulement à la sortie du chef de sa case de retraite. La sortie du chef ne pouvait plus attendre, proclament ses courtisans.

Depuis le 31 mars, l’administration publique était préoccupée par les tournures que prenaient subitement les évènements. Le Commandant de la Brigade de Gendarmerie, le Haut commissaire, le Directeur provincial de la police étaient tous en alerte le 20 avril. Les gendarmes ont effectué des patrouilles toute la nuit du jeudi au vendredi. Ils seront appuyés le matin très tôt par un fort contingent des éléments de la Compagnie Républicaine de Sécurité (CRS). Une trentaine d’hommes équipés de lacrymogènes et de matraques sont venus de Fada porter main forte à la Gendarmerie qui ne compte que 11 éléments et à la police nationale qui venait à peine de se réinstaller depuis les évènements consécutifs à la mort de Justin Zongo où les locaux du commissariat avaient été détruits. À partir du palais du chef intronisé, on pouvait voir posté à quelques centaines de mètres un pick-up chargé de CRS. « Nous avons une mission de prévention mais pas de répression », nous confiait le Commandant de la gendarmerie.

D’autres CRS ainsi que la gendarmerie et la police effectuaient des patrouilles à moto ou en voiture dans la ville et surtout aux secteurs n°1 et 5.

La désignation de Alphonse Coulidiati par le roi de Fada pour gouverner Diapaga a été contestée par une partie de la population qui dénie à sa Majesté Koupiendieli le pouvoir de nommer un chef à Diapaga. Plusieurs personnes dans la ville, dont les deux prétendants “malheureux“ au trône, soutiennent que « c’est une première », cette façon de désigner le chef de Diapaga. C’est pourquoi, la nouvelle de cette désignation a tout de suite provoqué une tension dans la ville, avant même le retour du chef nouvellement désigné. Les trois candidats avaient été invités par le roi de Fada à son palais le samedi 31 mars. Ce sont les candidats Anicet et Alphonse Coulidiati qui ont fait le déplacement de Fada. C’était la deuxième fois que le roi convoquait les trois prétendants et pour la deuxième fois, le troisième candidat Tchandandi Coulidati n’avait pas répondu à l’invitation du Koupiendieli. Selon Anicet Coulidiati, c’est vers 16h le 31 mars qu’ils ont été reçus par le roi. Celui-ci leur a parlé pendant un moment des difficultés rencontrées dans le processus de désignation du chef. A la suite de ces propos, « il a dit qu’il désignait Alphonse Coulidiati pour être le chef de Diapaga ». Le retour à Diapaga se fit dans la nuit. Un cortège composé des notables du nouveau chef et des ministres de sa Majesté Koupiendieli a quitté Fada à 18H le samedi 31 mars. Il est arrivé à Diapaga aux environs de 1H, au petit matin donc du dimanche 1er avril. C’est tambours battant que le cortège a fait son entrée dans la ville. Une veillée s’est poursuivie dans la famille du chef et les jubilations sont allées bon train. Depuis Fada, le candidat Anicet avait passé un appel téléphonique à Diapaga pour informer les siens du choix du roi de Fada. Par la même occasion, il annonçait son retrait de la course au trône sans pour autant reconnaitre ni l’autorité ni la légitimité ou la légalité de Alphonse. « Je me désengage et je ne soutiens ni Alphonse ni Tchandandi », nous a-t-il dit. Alors qu’ils étaient encore devant le roi de Fada, il dit avoir suggéré à sa Majesté d’appeler le Haut Commissaire pour lui annoncer la décision qu’il venait de prendre. Il pense que si l’administration avait été impliquée plus tôt, on aurait pu éviter le bicéphalisme auquel on est arrivé. Anicet est convaincu que la chefferie a été politisée depuis les premières tentatives d’élire le chef. Politisée par qui ? A cette question, le candidat refuse de donner des noms. Chez les partisans du candidat Tchandandi, la contestation prend une autre forme. Dès le lundi, un groupe de notables soutenus par le chef de Partiaga décide d’investir leur candidat comme chef. Le patriarche affirme que le candidat Tchandandi dans un premier temps s’apprêtait à venir faire allégeance au chef nommé par le roi de Fada. Il aurait même déjà acheté du dolo pour la mission avant qu’un coup de fil dont il ne dit pas la provenance vienne l’en dissuader. C’est à partir de ce moment que le candidat Tchandandi et son groupe se sont rendus à Partiaga pour consulter le chef de ce village. De retour de Partiaga, le même jour, ils ont rendu visite à l’administration publique pour les informer qu’ils désigneraient Tchandandi comme « le chef légitime de Diapaga ». C’est dans la cour du défunt chef que Tchandandi a été couronné en présence du chef de Partiaga qui lui a remis sur place le bonnet. Il devient ainsi Sa Majesté Hampanli. Il est entré dans sa case de retraite le mardi 17 avril et sa sortie a eu lieu le mardi 24 avril, suivie de son intronisation dans les mêmes conditions restrictives et sécuritaires que l’intronisation du 20 avril. Pendant sa retraite, nous avons été reçus par sa famille. Les membres étaient divisés sur l’opportunité de s’adresser à la presse. La frange jeune à demandé aux vieux de s’abstenir de toutes déclarations arguant qu’elles pourraient se retourner contre eux. Mais ces derniers plus ou moins soutenus par les femmes de la maison ont accepté l’entretien quoiqu’il fût bref. Selon leur version, une déclaration publiée chez notre confrère Le Pays, par le chef de Partiaga, disent-ils, met fin à toute polémique. Ils contestent la décision du roi de Fada et ne reconnaissent comme chef que celui reconnu par le chef de Partiaga.

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Dans le palais en construction, des proches de sa majesté Hampanli, intronisé par le chef de ¨Partiaga.

La suspension des cérémonies d’intronisation était toujours de rigueur le 24 avril. L’arrêté du Gouverneur ne prévoit d’ailleurs pas de délai pour la suspension. Le 24 avril, le Haut Commissaire a de nouveau fait appel aux forces de sécurité venues de Fada dès 3h du matin avec la même mission que le 20 avril. Selon le Haut commissaire, la décision du Gouverneur qu’il « applique dans toute sa rigueur » n’a pas pour but de restreindre la liberté des gens, il estime qu’ « il faut éviter un second Guenon » parce que « pour jouir de sa liberté, il faut d’abord vivre ». Les familles des deux chefs sont situées non loin l’une de l’autre. Le palais de Sa Majesté Hampanli est situé au secteur 1 tandis que Sa Majesté Yenmiama a son palais au secteur 5. Les deux sont séparés par une grande voie. Les forces de sécurité ont investi le 24 avril comme le 20 avril les alentours des deux quartiers pour prévenir toute confrontation. Les deux intronisations se sont passées presque sans bruits.

Échec de la voie électorale

 

Dans le numéro de L’Evénement du 10 mai 2011, nous avons consacré deux pages à la chefferie de Diapaga. Faisant écho de l’opinion qui est répandue à Diapaga, nous traitions de l’implication de la politique dans la chefferie coutumière de cette ville où selon toute vraisemblance, c’est le CDP parti au pouvoir et l’UPC parti nouvellement arrivé dans la province qui se livrent à des joutes électorales avant l’heure. Ce qui se passe actuellement sous le couvert de la chefferie est un prélude aux élections couplées qui auront lieu dans moins de sept mois. Toutes les parties en conflit admettent d’ailleurs que « c’est la politique politicienne » qui en est la cause. Les candidats Anicet et Tchandandi seraient parrainés par le CDP à travers les personnalités comme l’ancien Premier ministre Paramanga Ernest Yonli, fils de la province, Innocent Coulidiati, ancien DG de la CNSS et lui-même prince de la ville, le maire actuel de la ville, Kanfidini Coulidiati et fils du dernier chef décédé. Quant au candidat Alphonse, il n’y a pas de doute, il serait de l’Union pour le Progrès et le Changement (UPC) de Zéphirin Diabré. Son fils aîné Julien Coulidiati, un dissident du CDP, est membre du bureau politique de l’UPC et il est le coordonnateur régional du parti dans la région de l’Est. Voici les cartes ainsi distribuées. Nous sommes à presque un an, jour pour jour, après la dernière tentative de désigner le chef de Diapaga par voie électorale. Le 29 avril 2011 exactement, la population de Diapaga était sortie massivement pour, selon le mode électoral traditionnel, s’aligner chacun derrière le candidat de son choix. C’est par cette expression de la démocratie directe que les Diapagalais espéraient pouvoir choisir leur chef. Le vote avait eu lieu jusqu’au moment du décompte des voix quand les candidats Anicet et Tchandandi ont mis en cause les électeurs de Alphonse. Selon eux, ces électeurs n’étaient pas des Diapagalais et avaient été convoyés dans des véhicules nuitamment pour venir prendre part au vote en faveur de leur adversaire. En plus de cette raison qui avait conduit au boycott des résultats, le candidat Alphonse ne serait pas un prince éligible au trône. Sa lignée aurait été bannie de la succession par un de ses ancêtres qui fut chef, rapportent les partisans des deux candidats.

Ce sont ces raisons qui ont retardé l’élection du chef de Diapaga depuis trois ans. A compter de ce mois d’avril, le trône des princes de Diapaga n’est plus vacant. Il est pourvu. Comme beaucoup de villes et villages du Burkina, Diapaga a désormais ses deux chefs.

Par Boukari Ouoba

La rupture entre
Partiaga et Fada

Le roi de Fada et le chef de Partiaga ne seraient
plus en bons termes après ce qui s’est passé à Diapaga. Selon la tradition,
c’est le chef de Partiaga qui remet le bonnet au chef de Diapaga. Cette mission
lui aurait été déléguée par le roi du Gourma dans un temps lointain. Selon le
patriarche de Diapaga, la remise du bonnet relevait du roi du Gourma et c’est au
regard de la distance qui sépare Diapaga de Fada (plus de 200 km), que le roi
avait décidé de confier le bonnet de Diapaga au chef de Partiaga, localité
située à une vingtaine de kilomètres de Diapaga. Avant le clash entre les deux,
le chef de Partiaga rendait régulièrement compte au roi de Fada de l’évolution
de la situation à Diapaga. Selon le camp du chef Yenmiama (nommé par le roi de
Fada), c’est le chef de Partiaga qui, après plusieurs tentatives vaines
d’organiser l’élection du chef de Diapaga, a décidé de  » s’en laver les mains  »
et de renvoyer l’affaire au roi de Fada. Selon Anicet Coulidiati, un des
prétendants, quand le roi a désigné Alphonse, il a chargé le patriarche des
familles Coulidiati d’informer le chef de Partiaga afin que celui-ci procède à
l’intronisation du nouveau chef. Ce dernier est allé à l’encontre de la décision
du roi. Là également, la politique est indexée. Les deux chefs ne sont pas sans
couleur politique. Le roi de Fada, député à l’Assemblée Nationale, est membre de
l’ADF/RDA. Alors que son parti est membre de la majorité ou de la mouvance
présidentielle, on lit derrière son choix de Alphonse, une volonté de chiffonner
le CDP en plaçant quelqu’un de l’opposition comme chef à Diapaga. C’est ce qui
justifierait la désolidarisation du Chef de Partiaga qui a choisi de soutenir sa
famille politique, le CDP, en intronisant à son tour un chef. Diapaga ne
supportait plus la vacance trop prolongée du trône. Maintenant la ville devra
s’accommoder de deux chefs, deux patriarches, deux parrains, etc.

BO