De la fosse béante de la carrière de granite de Pissy, à la sortie ouest de Ouagadougou, de nombreuses femmes tirent leur pitance quotidienne, au prix de sacrifices, mettant à rude épreuve leur « féminité ». Nous avions effectué une visite chez ces damnées du roc.

granite.jpgMercredi 10 mai 2017. Nous sommes à l’entrée de la carrière granitique de Pissy, un quartier de la ville de Ouagadougou. Cà et là, sur le sol, jonchent des tas de granit concassé destiné à la vente. Il y en a de toutes les couleurs : grisonnante, blanchâtre, très souvent cristalline ; et de toutes les formes : du fin, du moins fin voire du gros grain. Cependant, ce matériau qui étale sa beauté ne laisse rien percevoir de la « galère » de ces femmes qui à longueur de journées concassent du roc pour l’obtenir.

Départ pour « l’enfer »

La fosse est difficile d’accès. La première marche conduit à un trou. Pour l’amorcer il nous a fallu retrousser la robe. Nul besoin de nous demander d’ôter nos chaussures non adaptées au terrain. Nous nous exécutons ! Escortée par deux travailleurs du coin, il fallait faire attention à la marche et suivre scrupuleusement les instructions. Par moment il fallait avancer sur les fesses pour éviter le vertige. Parfois il fallait tenir la main d’un des accompagnants ou s’agripper à son épaule. A deux reprises nous avons voulu rebrousser chemin tant le périple nous donnait des sueurs froides. Le moindre faux pas pouvait nous causer une chute au fond de la falaise. Ce que nous avons enduré au cours de notre visite est pourtant le lot quotidien de ces femmes. Au même titre que les hommes, des kilos de granit sur la tête, ces femmes arpentent ces falaises à longueur de journée, au prix de leur vie, à la recherche de la pitance quotidienne.

Quand il faut recourir au « café noir »

Il fait un soleil de plomb. Une fumée suffocante provenant des activités de concassage de la roche et une chaleur accablante forment la trame de ce travail de forçat. Aucun abri par ici où se réfugier pour échapper un tant soit peu à cet enfer. La scène est effroyable et elle évoque tout simplement le film relatant l’histoire de ces enfants d’Israël faits esclaves en Egypte.
A l’aide de marteaux aux longs manches, torses nus et couverts de sueur, des travailleurs frappent fort sur de grosses roches. L’opération dure toute la journée nous indique-t-on. A quelques mètres de là, on aperçoit trois dames, toutes la cinquantaine sonnée avec une fillette de moins de deux ans ; assises à même le sol, elles ont reçu la visite de Pauline Kaboré, la vendeuse ambulante de « café noir ». Vêtue d’un gilet rouge frappé du logo de la marque Nescafé, d’un jean bleu et d’une casquette, Pauline est une habituée de la carrière de Pissy. Chargée de son « arsenal de commerce », elle dit y passer chaque jour pour vendre cette « substance » aux travailleurs du coin afin de « les remonter ». Les débuts n’ont pas été de tout repos, reconnaît-elle. « Au départ, je suis tombée à plusieurs reprises en escaladant la falaise ». Voulant en savoir plus sur l’activité de ces clientes, nous demandons à échanger avec les trois dames. L’une d’entre elle, d’un ton grave et alimentant la petite fille de « café noir » nous questionne; « Est-ce que l’entretien que vous souhaitez avoir avec nous sera payé ? »« On est en train de travailler sous le soleil depuis le matin, on est fatigué et on a faim. Les affaires ne marchent pas. Nous n’allons pas empiéter sur notre temps si nous n’allons rien recevoir en retour » a conclu net la bonne dame, en langue nationale mooré.
D’emblée, nous comprenons qu’il sera difficile, d’avoir la moindre information avec ces braves dames. Alors nous nous orientons très vite vers d’autres sources.

«  Ramat mâ »  : La sexagénaire-briseuse de roche

Non loin de là nous trouvons une jeune dame portant un enfant en pleurs au dos. Courbée sous le soleil, elle entasse dans une vieille cuvette rouge de grosses portions de granit. Par courtoisie nous lui tendons la main. Elle, c’est Zarata Kaboré. Elle a 35 ans. A la différence des autres femmes qui transportent le granit hors de la falaise ou les concassent, Zarata mène les deux activités : Cette mère de quatre enfants escalade la falaise escarpée avec son enfant d’un an et 8 mois au dos, chargée de la cuvette de granite. Ensuite, elle les concasse. Travaillant 6 jours/7, elle dit faire ce travail depuis plus de dix ans : « j’ai commencé à travailler à la carrière bien avant même que je ne me marie », nous dit-elle. A la question de savoir ce qui explique son choix pour ce travail, madame Zarata passe le morceau de tissu qu’elle tient en main sur son visage plein de sueur et lâche un soupir profond : « si je pouvais trouver mieux, je ne serais pas ici » lance-t-elle en langue mooré. « C’est la dureté de la vie qui me fais travailler ici. C’est très fatigant, dangereux et mal payé. Des vieilles chutent ici tous les jours ». C’est dire que le boulot est harassant et ingrat. Sur pieds dès 6 heures du matin à la carrière, elle dit travailler pour aider son mari : «  Mon mari est maçon, il ne gagne pas beaucoup. Je dois l’aider à subvenir aux besoins de la famille ». Après quoi Zarata nous conduit où elle concasse son granit. Très vite nous découvrons que sa situation n’est pas la pire ! En route, nous rencontrons Ramat Mâ. Elle dit avoir plus de 70 ans. Elle aussi est une travailleuse du coin. Elle concasse le granit pour survivre malgré son âge avancé. C’est également la pauvreté qui l’a contrainte à travailler là nous confie-t-elle: « j’ai quatre enfants dont trois garçons et une fille. Je ne peux compter sur leur soutien ». L’accompagnant démotivé, nous n’avons pas pu savoir les raisons pour lesquelles la sexagénaire était abandonnée à son propre sort. Quelques minutes après nous découvrons enfin le lieu de concassage de Zarata. Un hangar de fortune fait de vieux sacs et de quatre branches d’arbre qui tiennent lieu de poteaux. Le hangar est juste à la hauteur qu’il faut pour se tenir assis à même le sol et manier « le généreux marteau et l’enclume » pourvoyeurs de sa pitance quotidienne .Elle nous décrit son programme journalier : « quand j’arrive le matin à 6heures, je commence par le transport du granit. Quand il y en a en quantité suffisante, je les concasse. Le soir à 18heures, je vends mon stock et continue faire le marché pour cuisiner  ».

Assita SANOU