Mali : La crise finit comme elle a commencé, dans le flou

Rien n’est clair dans cette crise du Mali. La junte a renversé ATT, parce qu’il était mou face à la rébellion du nord. Sous son règne (éphémère), la rébellion a conquis tout le nord, surtout les villes symboliques, sans qu’elle n’ait levé le moindre petit doigt. ATT, renversé, est toujours à Bamako, invisible, mais libre, entouré de ses commandos au camp de Djikoroni. Il vient de démissionner, pour ouvrir la voie à une solution constitutionnelle. La France veut qu’on négocie avec le MNLA, qui n’est pas, en réalité, le maître du nord. Le Burkina Faso, médiateur, acquiesce d’un premier accord de retour à la constitution, (le capitaine Sanogo a lu le document en présence de Djibril Bassolet) qui est retoqué deux jours après à Dakar, en marge de l’investiture de Macky Sall, le nouveau président sénégalais. Bref ! C’est une succession d’incohérences. Alors à quoi allons-nous assister dans les jours à venir ? Diancounda Traoré (le président de l’Assemblée nationale) président de la République et le capitaine Sanogo, premier ministre ou ministre de la Défense ? Visiblement, le capitaine ne veut pas lâcher complètement les rênes du pouvoir. Son parrain, Blaise Compaoré, ne lui demande peut-être pas tant.

La seule chose claire, ATT s’en va et soulage bien de monde. Mais si chez lui, c’était la mauvaise gouvernance, le pire est certainement ailleurs. Lui au moins était pressé de s’en aller, au point d’oublier qu’il fallait bien tenir le pouvoir, tant qu’on n’a pas passé service.

 

Capitaine Sanogo, l’instrument du malheur du Mali

Les trois semaines qui ont chamboulé le destin du Mali 

Les choses sont allées trop vite. Un coup d’Etat inattendu le 22 mars. Conquête et proclamation de l’indépendance de l’Azawad les jours qui ont suivi. Le putsch a opportunément servi les affaires du MNLA et compliqué la crise malienne. Un pays divisé, des institutions détruites. Le Mali, du modèle démocratique, même imparfait, passe au chaos politique, dans un enchainement inouï.

 

C’est le gâchis dans son expression la plus achevée. A-t-on voulu punir le pusillanime ATT pour sa permissivité envers Aqmi ? Maintenant que le pire est arrivé, les sorciers sont pris de remords. La correction a été disproportionnée, provoquant l’écroulement d’un pays et la panique dans la sous région. De condamnations molles, et à demi-mots, exigeant « un retour à l’ordre constitutionnel » dès que possible, on s’est résolu, dans la dernière semaine, à contraindre le capitaine Sanogo et son CNRDRE (jamais sigle n’a été aussi rébarbatif) à débarrasser le plancher fissa-fissa. Les attentifs auront remarqué qu’en signant le premier accord « rétablissant la constitution et les institutions », le chef de la junte, dans une interview à nos confrères de RFI, avait dit clairement que « personne ne lui avait demandé de partir » et que les condamnations qui pleuvaient sur lui étaient des réprobations de « principe ». Autre indice, venant celui-là des milieux économiques, corrobore quelque peu l’assurance du capitaine Sanogo. Le directeur exécutif de Randgold, le puissant groupe Sud-africain qui exploite trois importantes mines d’or au Mali (Loulo, Gounkoto et Morila), s’était empressé de rassurer les marchés londoniens, le lendemain du putsch : « je crois que le gouvernement qui arrivera au pouvoir sera respectueux des règles de droit ». Mark Bristow, le directeur exécutif de la Randgold, se trouvait au moment du putsch, à Loulo (350 km de Bamako) et alors qu’on en était encore à conjecturer sur le coup d’Etat, lui avait déjà tourné la page ATT. Etait-ce une simple communication pour arrêter la chute de l’action de la Randgold qui commençait à se déprécier (jusqu’à 17% de sa valeur) ? Peut-être. Mais pas seulement.

Sur cette première semaine trouble, Yayi Boni et Alassane Ouattara étaient les rares qui continuaient à miser encore sur ATT : « il reste, disent-ils en chœur, le président du Mali » et les putschistes « n’ont aucune légitimité ». Les Etats-Unis étaient aussi sur cette ligne. Le communiqué publié par l’ambassade américaine était sans équivoque « Nous (Etats-Unis, ndlr) soutenons le gouvernement légitimement élu du Président Amadou Toumani Touré ».

 Par contre, la parole française prêtait à interprétation. Si la France a réagi en suspendant sa coopération avec le Mali et en exigeant le respect de l’intégrité physique du président Touré, ses déclarations laissaient croire à l’acquiescement du fait accompli. Elle a réclamé le retour à l’ordre constitutionnel qui ne veut aucunement dire « la restauration du régime renversé ». Pendant près d’une semaine donc, Paris est resté sur une ligne de ressentiment envers ATT, coupable d’avoir laissé, malgré les mises en garde, « les salafistes d’Al-Qaïda au Maghreb faire du nord du Mali leur terrain de jeu ». Il faut attendre la supplantation du MNLA, dans le contrôle de Gao et de Tombouctou, pour que la parole de la France devienne plus précise. Nicolas Sarkozy, se prononçant alors publiquement sur l’affaire malienne, va qualifier le renversement de ATT de « catastrophe ». Mais il n’ira pas jusqu’à considérer que Amadou Touré restait le président du Mali.

Le sommet de la CEDEAO d’Abidjan du 27 mars se tient sur une ligne de fermeté contre la junte. Les décisions du sommet sont contraignantes et ne font aucune concession aux putschistes. Une équipée de chefs d’Etat est montée pour le 29 pour déloger Sanogo et sa bande. Ils seront empêchés, selon la méthode Gbagbo, d’atterrir sur le tarmac de l’aéroport. L’échec de cette expédition commando des chefs d’Etat sur Bamako enhardit le capitaine Sanogo qui va désormais utiliser comme bouclier contre la CEDEAO, le sentiment national malien. Ils montent quelques marches de soutien et fait molester les partisans du front anti putsch. Une semaine après son irruption à la tête de l’Etat, le capitaine Sanogo a pris de l’assurance. La condamnation de son putsch est unanime, mais en l’absence d’une réaction vigoureuse du front anti putsch à l’intérieur du Mali, un flottement commence à poindre dans les attitudes de la communauté internationale. La médiation burkinabè semble vouloir s’accommoder d’un arrangement avec la junte. Elle cautionne un premier accord de principe, qui proclame la restauration de la constitution et des institutions, tout en laissant la réalité du pouvoir entre les mains de la junte. Celle-ci devait, sous l’égide du médiateur, convoquer une convention nationale pour légaliser une transition sous la direction du CNRDRE pour faire accomplir deux missions urgentes :

– La reconquête des territoires du nord et restaurer l’honneur de l’armée,

– Ensuite organiser une présidentielle à laquelle Sanogo ne devait pas participer.

 Mais dans cette affaire malienne, les inattendus ne finissent pas d’arriver. A Dakar, le 2 avril, le médiateur est désavoué, la CEDEAO refuse d’entériner l’accord concocté avec Sanogo, et au nord la rébellion fait des avancées fulgurantes. Mais plus inquiétant, dans les bagages du MNLA arrivent les redoutables Salafistes de AQMI. Ils sont les vrais maîtres des lieux et ce sont eux qui administrent les régions conquises. Les parrains occidentaux et de la sous région du mouvement touareg sont désemparés. Le MNLA essaye alors de donner des gages. Dans un premier temps, il proclame de façon unilatérale un cessez-le-feu, alors que l’avant-garde des troupes rebelles est à Douantza, à une centaine de kilomètres de Mopti, dans la région de Sévaré. Puis proclame depuis les studios de France 24 à Paris, l’indépendance de l’Azawad, en se démarquant des islamistes qui ont déjà imposé la charia sur les territoires conquis. 

Mais l’impensable s’est déjà produit. Avec ATT, Moktar Bel Moktar (AQMI) et Iyad Ag Ghaly (Ançar Dine) étaient confinés dans les confins nord du Mali. Ils sont aujourd’hui maîtres de Tombouctou, de Gao et sont aux portes de Mopti. Les sorciers qui ont voulu jouer avec le feu risquent fort bien de se brûler les ailes. Le pari que le MNLA pourrait accomplir le boulot que ATT rechignait de faire a échoué. Le coup d’Etat à Bamako qui devait faciliter la conquête territoriale et offrir une base d’action contre les islamistes a aussi échoué. Le MNLA ne maîtrise rien finalement.

En l’étape actuelle, on est obligé de croire à la certitude qu’affirmait le doyen Béchir Ben Yahmed (Ce que je crois du 31 mars 2012) : « il y a interaction entre la sécession du Nord et le coup d’Etat du 21 mars ; leurs effets se croisent et se conjuguent pour plonger le Mali dans la crise la plus grave qu’il ait connu depuis la rupture en 1960 de sa fédération avec le Sénégal ». 

Le Mali est par terre. Il n’est pas sûr qu’il se relève de sitôt. La France lui impose de négocier avec le MNLA dans la situation des rapports de force actuels.

Par Newton Ahmed Barry